« N’êtes-vous pas de mon avis ? demandait-elle. Ne pensez-vous pas qu’un voyage intéressant, par exemple une excursion en Algérie, chose facile et relativement peu coûteuse, lui ferait du bien ? Mais il affirme le contraire. Il dit qu’un déplacement serait dangereux pour sa vie. Faut-il croire qu’il dit vrai ? Ni vous ni lui ne m’aviez jamais donné nul soupçon d’un état de santé si précaire et, en somme, passablement mystérieux. Je m’adresse à vous, en qui j’ai toute confiance, pour savoir la vérité et pour la savoir sans que notre ami se doute de ma démarche, qui augmenterait une inquiétude exagérée, je veux le croire, sur le mal dont il souffre. »
Célestin répondit courrier par courrier et sans grands détails, même avec un soupçon de mauvaise humeur.
Mais rien d’étonnant qu’il en voulût plus ou moins à mademoiselle Falconneau : elle ne prenait plus la peine de lui écrire, sauf qu’elle n’eût besoin de lui. Au reste, il était résolument affirmatif dans son opinion : Robert, en faisant le voyage d’Algérie, commettrait une imprudence des plus graves. « Et, concluait-il, vous seriez naturellement la première à regretter de la lui avoir conseillée. »
Clotilde resta plusieurs jours dans un état d’esprit nouveau, après avoir lu cette réponse. Elle passait tout à coup d’un morne abattement à l’exaltation la plus vive, au point que son père s’en inquiéta. Mais il n’osa questionner, pensant être témoin d’une de ces crises morales trop ordinaires chez les malades atteints aux sources de la vie. Un matin, sa fille resta enfermée dans sa chambre, et, dans une sorte de rêve mystique plutôt que passionné, laissa couler lentement de son âme ces lignes qui la faisaient pleurer et sourire tout à la fois, comme un adieu à la lumière à peine dévoilée, au bonheur suprême à peine entrevu :
« Mon pauvre ami, ce que vous allez lire présente quelque ressemblance avec un testament. Ou plutôt c’en est un ; si bien, même, que j’avais déjà préparé l’enveloppe réglementaire : A Monsieur Robert de Chalmont. — N’ouvrir qu’après ma…
« Seulement il est arrivé deux choses. La première c’est que le courage m’a manqué pour écrire l’affreux mot : je vous assure qu’il fait tomber la plume des doigts quand on a dix-huit ans, même si l’on tâche, depuis quelque temps déjà, de faire son sacrifice.
« Puis j’ai réfléchi qu’il y a une douceur plus complète à donner qu’à léguer. Le plaisir de celui qui donne consiste dans la vue du plaisir procuré à celui qui reçoit. Il est vrai que, si je mets quelque bonheur dans votre vie, je n’en serai témoin qu’à distance ; mais la distance qui nous sépare maintenant, comparée à l’autre, à celle qui nous séparera bientôt, me paraît toute petite. Si vous étiez plus près, d’ailleurs, je ne vous écrirais pas ce que je vais vous écrire.
« Mon testament ! Vous riez peut-être à ce mot, pensant que je ne possède rien en ce bas monde. En êtes-vous bien sûr, ô mon ami ?… Je possède un cœur, le cœur d’une pauvre petite mourante, qui n’a jamais fait de mal à une mouche et qui a souffert beaucoup, déjà, d’un faux amour. Ce cœur-là, cher compagnon de ma misère, je vous le donne entre vifs, comme dirait papa… Il dirait autre chose peut-être : par exemple que sa fille est d’une hardiesse révoltante. Mais songez, mon Robert, que nous sommes condamnés à ne nous connaître jamais !
« A ne nous voir jamais plutôt, car je vous connais : c’est pour cela que je vous aime. Vous avez été si bon pour moi, si noble, si délicat, si généreux ! Que n’avez-vous pas fait ?… Cependant voulez-vous savoir ce que vous avez fait de plus inoubliable, de plus divin, de plus miraculeux ? Eh bien ! vous avez fait que je ne mourrai pas sans être aimée comme il faut. Ce sera un peu moins dur de s’en aller ainsi, en songeant qu’un cher homme se souviendra de moi, qu’il restera ma chose, mon amant, mon fiancé devant Dieu. Car je crois à vos paroles, mon adoré, et je vous réponds : moi aussi, toujours ! Aimons-nous vite, aimons-nous bien ! Rendons-nous très heureux pendant quelques jours. Puis, je crois que le bon Dieu nous mariera dans son ciel. Vous me reconnaîtrez dans la foule, n’est-ce pas ? Du reste je vous verrai venir, j’irai à votre rencontre, je vous dirai : Enfin ! vous voilà ! Comme vous fûtes long ! — Qui aurait pu attendre que je mourrais fiancée, comme une personne ordinaire, que j’écrirais, moi aussi, des lettres d’amour, en cachette !… Ah ! Dieu ! comment aurais-je gardé toute cette joie dans mon cœur sans vous en parler, sans vous en bénir ? Non ; pas de seconde enveloppe cachetée, à n’ouvrir que… plus tard. Ce serait mieux, je le sais ; mais je n’en ai pas le courage. D’ailleurs qu’importe, puisque nous ne devons jamais nous voir en ce bas monde ? »
Robert ne fit pas attendre sa réponse. Elle commençait par ces mots :
« Vous comprenez bien, je pense, que si je n’arrive pas à vos pieds, au lieu de cette lettre, c’est que la chose est impossible. Dans quelques jours, dans quelques semaines peut-être, je m’imaginerai que je peux tenter la chance. Alors, ce ne sera pas long. Mais mon bonheur actuel est si grand, si « divin », si « miraculeux » comme vous dites, que j’ai peur de le briser trop tôt en me brisant moi-même. »
Clotilde, à coup sûr, ne doutait pas que le voyage d’Algérie ne fût une impossibilité pour Robert. Bien plus, la certitude de cette impossibilité avait seule pu lui donner la hardiesse d’écrire la lettre qu’elle avait écrite, ce testament sitôt changé en une donation d’elle-même. Cependant toute femme comprendra qu’elle fut un peu désappointée de voir que son amoureux tenait si ferme à ses sages résolutions de rester en France. Elle savait, pour l’avoir éprouvé, que les plus fragiles ne meurent pas toujours d’un voyage de trois cents milles marins. Et, quelque embarras que sa pudeur de jeune vierge eût dû souffrir en voyant Robert tomber à ses genoux, il lui fallait bien s’avouer qu’à cette épreuve, non moins qu’à celle de la traversée, elle aurait pu survivre.
Mais si son cœur soupira quelque plainte secrète, il ne tarda guère à s’ouvrir à d’autres sentiments. Quoi que Robert pût dire de son bonheur divin et miraculeux, une souffrance vague, une amertume que l’on devinait poignante se faisait jour à travers les lignes délirantes qu’avait prodiguées sa machine. On aurait cru que c’était lui, non pas Clotilde, dont les jours étaient comptés, pour qui ce bonheur était un mythe jamais réalisable. Et le cœur de la jeune fille se serra douloureusement quand elle lut un jour ces mots :
« Je vous aime. Je couvre vos mains de baisers, de larmes aussi, car je souffre à en mourir. »