Toutefois, en quelques semaines, elle avait pris l’habitude d’être aimée avec ces alternatives de passion et de mélancolie, sans qu’un mot laissât jamais briller un espoir d’avenir humain. Puis elle en vint à trouver un charme délicieux à ces fleurs pâles, mais d’une exquise odeur, de sentiment supra-terrestre. Comme toutes les femmes qui ont un amoureux et qui l’adorent, elle n’eût pas accepté que l’amoureux fût autrement. On jugerait même, si leur volumineuse correspondance était reproduite, que, de ces deux êtres, le plus heureux était Clotilde. Une chose contribuera sans doute à l’expliquer : la jeune malade allait mieux et reprenait des forces. Vers la fin du second hiver passé en Algérie, elle écrivait à Robert de Chalmont :

« Je suis plus forte, tellement que le médecin n’en revient pas : je vois sa stupéfaction, encore qu’il soit trop… médecin pour ne pas déclarer la chose toute naturelle. — « Voilà ce que c’est, mon enfant, que d’obéir à son docteur ! Et puis l’air de Biskra !… Et puis mes pointes de feu !… Et puis mes injections de gaïacol !… Et puis mes pilules de créosote !… »

« Moi, je dis tout bas : Et puis mon Robert !… Ah ! quel grand et beau remède que l’amour, même quand on le prend, comme moi, les yeux fermés ! Je les garde ainsi, dans un délicieux rêve, en vous envoyant un sourire, à vous, mon vrai médecin. Laissons-nous vivre au jour le jour ; je ne veux plus les compter, ces jours de trêve, pendant lesquels je sens que le sort m’oublie !…

« Aimons-nous bien, fidèlement, aveuglément, toujours ! »

IV

Le rêve, cependant, allait finir ; la marche des événements allait succéder au court sommeil des destinées ; la réalité entrait en scène.

Vers la fin d’avril, M. Falconneau, pour qui ces dix-huit mois n’avaient pas été un rêve de bonheur, apprit qu’il allait du moins ne plus souffrir de la pauvreté. Sa cousine, morte en quelques heures, laissait un testament qui le déshéritait avec un soin minutieux. Un seul détail manquait à l’acte : il n’était pas signé.

Cette négligence de la rancuneuse dame assurait une petite fortune aux Falconneau. L’ancien magistrat, craignant une secousse pour sa fille, apprit d’abord la nouvelle au médecin qui était, au surplus, son seul ami à Biskra.

— Entre nous, mon cher, il était temps ! soupira-t-il épuisé. Je me sentais mourir à la peine. Et, dans les circonstances, il faut que je reste le dernier.

Tous deux allèrent porter à Clotilde l’importante communication. Loin de sentir le choc, même heureux, que l’on pouvait redouter, elle parut trouver la chose toute naturelle. C’était un bonheur, sans doute ; mais à cette heure elle savait qu’il en existe de plus grands. La vue d’un miracle ne l’eût point étonnée. Quel plus merveilleux prodige que celui qui avait fait entrer l’amour dans sa vie, par cette même porte d’où elle attendait la mort ?

Falconneau fut consterné de cette sérénité qu’il prenait pour une indifférence de mauvais augure. Le médecin tâta le pouls, sans deviner quel nom répétait le battement de la jolie veine bleue sur le bras un peu plus ferme. Il vit qu’aucun désordre n’était à craindre et se retira, plaisantant. La plaisanterie, même au lit de mort… des autres, était un de ses moyens de médication.

— Maintenant, mademoiselle, pas de bêtises ! Vous voilà une héritière… Et moi qui n’ai que des filles !