— Voilà bien les femmes ! Parce que cet inconnu t’a écrit quelques phrases polies, tu t’imagines qu’il va, pour tes beaux yeux, quitter une habitation comme il n’en trouvera nulle part, au même prix !
— Je sais que je peux compter sur lui, mon père. Vous en jugerez d’ailleurs. Le courrier de France part ce soir. Je vais écrire à monsieur de Chalmont pour l’informer de ce qui nous arrive et lui dire qu’il vous verra bientôt. Vous logerez chez lui, naturellement.
— Naturellement ? Je ne vois pas ce qu’il y a de si naturel pour moi à traiter en camarade ce manchot emmanché à une machine à écrire. Son seul titre à mon amitié est qu’il chausse mes pantoufles, boit dans mon verre et use mes draps. Si tu trouves que c’est agréable de rentrer dans sa maison, à la manière d’un passant égaré, qui demande un gîte pour la nuit… Non ! je préfère l’hospitalité de Célestin Bidarray ; au moins je le connais, celui-là !… Bon ! voilà que tu pleures, maintenant.
Clotilde essaya de refouler ses larmes. Vains efforts : les nerfs affaiblis n’avaient pas de résistance. La pauvre petite balbutia, ou plutôt sanglota ces paroles :
— Je vous en prie… Ne faites pas cette injure à Ro… à monsieur de Chalmont. Dites-moi que vous irez chez lui, papa.
Plutôt que de voir pleurer l’enfant qu’il disputait à la mort, Falconneau eût promis d’aller chez le diable. Quand il fut certain d’avoir calmé l’orage, il sortit : pour être en état de partir la semaine suivante, il n’avait plus une minute à perdre. Clotilde, restée seule, commença de noircir des pages.
Pour cette amoureuse de dix-huit ans, la grosse nouvelle n’était pas qu’une petite fortune était rendue à la famille. L’important, c’est qu’elle allait, enfin ! connaître son amoureux autrement que par des lettres — et d’adorables preuves de bonté.
« Quelle joie ! écrivait-elle. Vous parlerez à mon père ! il vous verra… Et, quand il sera de retour, quand il vous connaîtra bien, je lui dirai que je vous aime. C’est mal d’avoir tardé à le lui dire ; mais il vaut mieux qu’il sache d’abord quel homme vous êtes. Il ne le sait pas, lui !…
« Gardez-le bien longtemps, pour qu’il ait à me raconter, pendant des semaines, ce que vous aurez fait ensemble, ce que vous aurez dit, quelle vie vous menez, comment vous allez… Ah ! Dieu ! si vous saviez quelles idées folles me viennent !… Et je suis sûre qu’elles vous viennent aussi. Mais je vous réponds à mon tour, monsieur l’homme prudent : « Pas tout de suite : nous verrons plus tard. » J’ose presque dire plus tard, tant je vais bien ! — Contentez-vous, pour l’instant, de faire en sorte que mon père vous aime… bien moins que ne fait sa fille, mais beaucoup.
« N’essayez pas de lui écrire. Votre lettre ne pourrait être ici avant son départ. Il vous télégraphiera de Marseille pour que vous l’attendiez. »
La lettre partit, mais les « idées folles » restèrent. Le second jour elles avaient grandi ; le troisième elles étaient devenues des idées fixes. Mademoiselle Falconneau mangeait à peine ; en revanche, elle ne dormait plus, elle changeait à vue d’œil ; mais son père, trop affairé, n’y prenait pas garde. La veille de la date fixée pour le départ il faisait ses malles quand sa fille entra, le visage bouleversé, méconnaissable.
— Mon cher papa, commença-t-elle, écoutez bien ce que je vais dire : si vous me laissez à Biskra, vous ne me trouverez pas vivante, au retour.