— Mademoiselle, si l’on m’avait donné à choisir entre la mort et les tortures de la minute présente, je vous jure que vos yeux ne me verraient pas à cette heure. Je suis perdu si je ne peux éveiller en vous la miséricorde. Vous allez avoir à juger ma conduite : daignez m’entendre avec patience.

Les yeux hagards de celui qui parlait, ses traits bouleversés, pouvaient faire craindre les révélations les plus tragiques. Toute à son unique pensée, Clotilde se demanda : « Est-ce qu’il aurait tué Robert ? » Du reste, un pressentiment serrait le cœur de la jeune fille depuis qu’elle avait aperçu Bidarray au lieu du cher « inconnu ». Dans le trouble de son angoisse elle était incapable de dire une parole. Son voisin continua :

— Vous me demandiez tout à l’heure s’il était survenu quelque accident à… Robert de Chalmont. Il est devant vous à cette heure.

— Je ne vous comprends pas. Que voulez-vous dire ? balbutia Clotilde dont les paupières battaient sous l’effort de la pensée.

— Je veux dire que… que c’est moi qui suis Robert de Chalmont…

— C’est vous ?… C’est vous, alors, qui me trompez depuis un an ! C’est vous qui osez !…

Elle cachait son visage dans ses mains, folle de surprise, de désespoir, de honte. Elle gémit, d’une voix plus basse : « Maintenant je m’explique pourquoi… il n’a pas voulu venir me voir quand je l’appelais ! »

— Mademoiselle… je vous en prie… écoutez-moi : vous vous expliquerez tout. Je n’ai cherché autre chose que de faire pour le mieux. Quand vous êtes partie, nul être au monde n’espérait que ce pays dût vous revoir. Si certaine soirée vous est encore présente à l’esprit, vous conviendrez que cette espérance était moins grande chez vous que chez personne. Le vieux Lespéron me dit alors : « Gare aux idées noires ! Il faudrait dans sa vie un intérêt à quelqu’un, à quelque chose. » Que de fois j’ai médité cette parole, moi qui aurais donné, alors déjà, ma vie pour conserver la vôtre !… Mon oncle est mort, me laissant quelque argent contre toute prévision. Dès lors ma seule pensée fut d’empêcher que votre maison, la maison de la femme que j’aimais, fût profanée par des étrangers. Mais je n’ai pas osé vous dire que je l’avais achetée. J’avais peur de passer, à vos yeux, pour un de ces naufrageurs qui tirent parti des épaves laissées par la tempête. C’est alors que j’ai inventé Robert de Chalmont. Je ne voulais d’abord qu’en faire l’homme de paille dont j’avais besoin. Puis l’idée me vint de vous amuser de lui comme on amuse d’une poupée l’enfant malade qui s’ennuie et qui va mourir. Veuillez vous souvenir, mademoiselle, que c’est vous qui avez écrit la première à… Robert de Chalmont. Je n’avais pas prévu cela !

— Pourquoi ne m’avez-vous pas détrompée alors ?

— Parce que Lespéron m’a dit : « A quoi bon lui ôter son joujou ? Elle sera détrompée dans quelques semaines, dans quelques mois, si, comme l’assurait votre oncle, nos âmes voient ceux qui restent sur la terre. Chalmont l’intéresse ; laissez-lui Chalmont. » C’était fort bien ; mais il fallait que Chalmont pût vous répondre. Que faire ? Je suis allé à Bordeaux, j’ai acheté une machine et… mes lettres du moins ne vous ont pas trompée. Nulle phrase n’est arrivée sous vos yeux qui ne fût sortie de mon cœur. Qu’est-ce qu’un nom ? Une plume à un chapeau, une frange à un vêtement, une tache quelquefois !… Sous un nom ou sous un autre, c’est moi qui ai garni de fleurs la tombe qui vous est chère. C’est moi qui vous aime et qui vous l’ai dit, mais sans rien attendre, et de si loin !… C’est moi, enfin, qui vais vous ouvrir votre porte comme un serviteur vigilant, qui attendait ses maîtres. Dites, maintenant ; allez-vous condamner, rejeter, maudire, celui dont les actions, depuis un an, sont dictées par un seul désir ? J’ai le malheur d’avoir été pour vous la cause d’une involontaire illusion, mais je n’ai pas cherché, prémédité, une imposture odieuse : j’en fais le serment !