Sans ouvrir les yeux qu’elle tenait fermés depuis que Bidarray avait commencé sa plaidoirie, mademoiselle Falconneau répondit :

— Je vous crois. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ?

— Qu’avez-vous à faire ? Pensez-vous que je suis homme à garder dans ma main l’or qui ne m’appartient pas, qui était destiné à un autre ? Ce que vous avez à faire n’est pas difficile. Vous allez rentrer chez vous, et grâce au ciel, vous y rentrez en voie de guérison. Vous allez oublier les mauvais jours, oublier tout ce qu’il vous plaira d’oublier. Quant à moi, sachez bien qu’à partir de cette minute je redeviens Bidarray, le pauvre neveu du curé, le « pharmacien », comme vous disiez dans vos lettres. N’est-ce pas bien simple ? Robert de Chalmont est mort : n’y pensons plus.

— Oui, répéta Clotilde sans faire attention à cet héroïsme. Robert de Chalmont est mort !…

Et, de nouveau, le silence régna entre eux.

Quand la voiture atteignit les premières maisons de la Peyrade, mademoiselle Falconneau sembla s’éveiller d’une léthargie. Elle dit ces mots à Célestin d’une voix nette, sans colère, mais avec un ton d’autorité qu’elle n’avait jamais eu en lui parlant :

— J’ai besoin de repos et vais me retirer dans ma chambre. Veuillez faire en sorte de parler à mon père avant qu’il me voie. Je désire qu’il reçoive de votre bouche les explications que je viens d’entendre. Les lui donner serait, pour moi, chose fatigante et pénible. Demain, quand j’aurai pu me recueillir, je causerai avec vous. Maintenant, je ne puis causer qu’avec moi-même.

Falconneau, arrivé peu après, vit surtout dans la confession de Bidarray le côté drôle. Au fond, il se sentait plus à l’aise avec un hôte dont il avait tiré les oreilles jadis, quand le gamin venait en congé au presbytère. Peut-être qu’il eût trouvé l’histoire moins plaisante s’il avait connu les fiançailles mystiques de Clotilde avec le défunt Chalmont. Vu l’état de santé de sa fille, il évita de la plaisanter sur son aventure et même d’en parler. Il ne se doutait guère que ce personnage impalpable et funeste qui, n’étant pas né, aurait eu de la peine à mourir, était pleuré à ce même instant plus que ne sont des époux moins imaginaires.

Clotilde avait voulu dîner dans sa chambre. Elle mangea fort peu, après quoi elle se déclara fatiguée et désireuse de dormir, simple prétexte pour veiller tout à son aise. A minuit, vous l’auriez trouvée dans son fauteuil, fixant d’un regard perdu le feu qu’on avait allumé pour elle.

La phrase que le malheureux Célestin lui avait dite, croyant faire pour le mieux, ne cessait de tinter dans ses oreilles comme un glas : « Robert de Chalmont est mort ! » Son amour était fauché dans sa fleur, et quelle fleur ! Nul souffle de désillusion ne l’avait fanée, celle-là. Son Robert était beau ; il était bon, noble, fidèle, généreux, dévoué, sublime !… Et tout cet assemblage de qualités jamais démenties venait de disparaître. A quoi bon vivre désormais ?…