Parfois la raison essayait de la tirer de son rêve en lui disant : « Que pleures-tu ? Robert n’était pas autre chose qu’une ombre. Ce qui n’a pas existé ne saurait mériter nos larmes. » Alors, s’indignant contre cette consolation cruelle, s’obstinant dans son désespoir, Clotilde se jetait sur son lit, plongeant sa tête dans ses oreillers pour ne plus voir la lumière. Elle disait tout bas, en redoublant de soupirs : « Il a existé, puisque je l’aimais, et que mon cœur se brise de désespoir ! »

Elle éprouvait cette amertume suprême de la veuve du marin, dont le bien-aimé dort sous les vagues d’une mer inconnue, à plusieurs milliers de lieues. Son chagrin s’exaspérait de n’avoir pas la main glacée d’un mort à presser dans les siennes, de savoir qu’elle n’aurait jamais une tombe à visiter… Du moins elle possédait ses lettres.

Courant à son nécessaire, elle prit les feuilles qu’elle y avait serrées quelques jours plus tôt pour avoir le plaisir de les relire avec lui. Mais, à les relire seule, elle fut saisie d’une sorte de rage où se mêlait un dégoût. Ces secrets de tendresse, un autre les avait reçus : Bidarray ! Un peu plus elle aurait accusé dans son cœur le « pharmacien » de les avoir violés. Au feu, les pages remplies de douces paroles, mais qu’un autre avait écrites, qu’un autre avait pensées, comme si un autre avait le droit d’aimer Clotilde, comme si l’homme qui l’aimait avait le droit de ne pas être, de n’avoir jamais été, Robert de Chalmont !

Sous les lettres elle trouva un tapis qu’elle avait brodé de ses mains, pour lui, avec de brillantes soies algériennes. Que d’heures passées à tirer l’aiguille en songeant à Robert, à ce Robert qu’elle s’était presque résignée à ne pas voir en ce monde, mais qui était sien, pourtant ! En quelques minutes, elle vécut encore une fois ces longs jours d’un rêve triste et charmant ; puis elle décida qu’aucun être humain ne toucherait ces fleurs brodées pour lui, dont ses yeux ne pouvaient admirer les couleurs délicates. Elle serra encore une fois sur son cœur le tissu léger ; elle y cacha un instant son visage, y laissant un baiser, une larme, un nom soupiré pour la dernière fois. Alors, dans la silencieuse pureté de sa chambre de vierge, elle referma les plis du linceul mystique et le déposa doucement, comme elle eût fait d’un mort bien-aimé, sur les tisons de pin odorant qui flambaient dans l’âtre.

Ainsi s’achevèrent sur le bûcher, à la mode antique, les funérailles de Robert de Chalmont.

Le lendemain, Clotilde fut réveillée par le soleil qui dorait les murailles, les tentures, les meubles. Déjà la jeune Landaise affectée à son service avait ouvert les persiennes et rangé l’appartement. Tout y était resté intact depuis le jour où sa propriétaire l’avait quitté. Aussi mademoiselle Falconneau fut-elle ramenée tout d’abord aux souvenirs de son enfance et de sa première jeunesse. Elle eut, pendant une minute, l’oubli des étapes suivantes de sa vie, toutes marquées par une douleur, une désillusion, une angoisse. Elle fut inondée d’une joie intime en retrouvant ces lieux, ces objets qu’elle ne croyait pas aimer autant. Elle eut presque l’illusion d’être revenue à la santé d’autrefois, puisqu’on lui rendait le logis d’autrefois. Mais qui le lui rendait ?…

Dans son âme juste et sincère, la reconnaissance murmurait un nom, le nom de Célestin Bidarray. Elle le revoyait assis près d’elle dans la voiture, avec l’air sombre, le regard suppliant, d’un condamné que l’on mène au supplice. N’avait-elle pas été cruelle envers cet homme si délicat sous son apparence modeste, si patient, si résigné, si amoureux en un mot ?

Elle songeait ainsi, mal éveillée, quand son père entra.

— Eh bien ! petite, on a mal dormi ? Je viens de voir notre hôte : il s’est couché tard, et la lumière n’était pas éteinte chez toi.

— La soirée n’a pas été bonne, mon père. Ce matin, je suis beaucoup mieux. Quant à vous, il est facile de voir que vous êtes content.