— Surtout si tu n’es pas malade. Sais-tu ce que vient de me dire Célestin ? « Monsieur, je voyagerais volontiers, si je n’avais cette maison sur les bras. Vous plaît-il que je vous la cède ? Vous l’aurez pour le prix qu’elle m’a coûté. » Mais je n’ai pas voulu le prendre au mot… dès aujourd’hui.
— Vous avez bien fait, mon père, dit Clotilde tout émue à la pensée que leur malencontreux voyage allait coûter à Célestin… même sa maison.
Une heure après, elle se dirigeait seule vers l’église où elle pria longtemps, avec le remords de n’avoir pas prié durant la soirée précédente. Elle songea, humiliée, presque dégoûtée d’elle-même : « Serais-je donc ingrate envers Dieu aussi ?… » Elle demanda qu’il lui fût donné de n’être une cause de chagrin pour personne, surtout pour ceux qui lui faisaient du bien. Puis, son oraison achevée, elle prit le chemin bordé de platanes qui s’arrêtait court à la grille du cimetière, suprême Terminus de tous les chemins d’ici-bas. Comme elle se disposait à entrer, elle vit que Célestin l’attendait, les bras chargés d’une énorme botte de roses. Ayant salué la jeune fille avec la même nuance d’infériorité qu’il gardait quelques années plus tôt, il lui dit en l’abordant :
— Je vous ai vue sortir et j’ai deviné où vous alliez. Alors, comme vous soupiriez en regardant les fleurs du jardin, j’ai compris que vous aviez scrupule de les cueillir. Les voici : je vous assure que ce n’est pas pour moi que je les cultive.
Mademoiselle Falconneau fut touchée et répondit en prenant les roses :
— J’y ai gagné une moisson plus abondante, grâce à la générosité du jardinier. Merci !
Le jeune homme eut un sourire de joie, tandis qu’il ouvrait la porte et s’effaçait pour laisser entrer Clotilde ; mais il ne la suivit pas dans l’enclos funèbre. Là non plus rien n’était changé ; elle trouva sans peine la tombe qu’elle cherchait, une dalle de marbre que des mains pieuses avaient entourée le matin même d’une guirlande fleurie. La pierre elle-même était libre : on l’avait réservée à l’offrande qu’une main filiale allait y déposer.
— Maman !… C’est moi… votre petite Clotilde, murmura la visiteuse.
Puis, les yeux mouillés de larmes, elle disposa ses fleurs et pria, tant qu’elle put se tenir à genoux. Fatiguée, elle s’assit sur un banc qui n’était pas là quand elle avait quitté la Peyrade. Il s’appuyait au saule pleureur, planté par elle et déjà devenu vigoureux ; l’on pouvait voir que quelqu’un se reposait souvent à cette place, d’où l’œil découvrait, à peu de distance, la grandiose perspective de l’Océan. Bientôt, malgré la solennité du spectacle, mademoiselle Falconneau détourna sa pensée des deux infinis qu’elle avait sous les yeux : celui de la Mort et celui de l’Océan. Elle songea que la vie est courte et qu’elle ne contient peut-être qu’un bonheur enviable : celui d’aimer et d’être aimé. Elle reconnut qu’elle avait trouvé dans un homme l’amour dévoué, fidèle, patient, toujours prêt au sacrifice. Elle se souvint que cet homme l’attendait là-bas derrière une grille, pareil au chien qui n’ose pénétrer derrière son maître dans certains lieux dont il se devine exclu. Dans son cœur attendri, une voix s’éleva :
« Pourquoi pleurer sur une chimère envolée, sur un mensonge évanoui ? La vérité seule mérite nos larmes et notre joie. Qui donc t’a aimée depuis les derniers jours de ton enfance ? Quel autre homme t’aurait ainsi consacré toute sa vie, n’osant se laisser voir parce qu’il se juge indigne de toi ? De quels êtres en ce monde, si Dieu t’appelle, seras-tu pleurée, sauf de ton père et de lui ?… Mais toi, qui aimes-tu donc ? Le visage que tu n’as pas vu, la voix que tu n’entendis jamais, les yeux que les tiens cherchèrent vainement dans tes rêves ? Qui t’a conquise, ô mon enfant, sinon un cœur généreux et tendre, un esprit simple et pur, des paroles nées d’un sentiment profond, l’amour, enfin, qui éveilla chez toi l’amour vrai, que tu ne connaissais pas encore ? N’est-ce pas à ce cœur, à cet esprit, à cet amour, que tu as écrit : Je vous aime ? De quel droit renierais-tu, aujourd’hui, la promesse signée ? »