Longtemps Clotilde médita, suivant des yeux sans le voir un navire qui passait au large. Parfois elle était attendrie et persuadée ; parfois une orgueilleuse révolte bouillonnait en elle et rendait son visage presque dur. Enfin, avec un grand soupir, elle se leva et, jetant un baiser vers la dalle de marbre :
— Chère maman, dit-elle, je vais tâcher de vous obéir.
Voyant que des nuages montaient au ciel, Bidarray avait couru à la maison pour y prendre un manteau. Il revenait, quand mademoiselle Falconneau ferma la grille. Sans rien dire, il posa le vêtement sur ses épaules.
— Merci encore ! merci toujours ! fit-elle. Je suis fatiguée : donnez-moi votre bras.
Ils rentrèrent, un peu trop vite au gré de l’amoureux ; mais ce trajet de quelques minutes restera dans le cœur de Célestin comme un des meilleurs moments de sa vie. Clotilde le regardait, lui souriait, s’intéressait à lui. Même une ou deux fois, elle fit allusion à certains passages des lettres qu’il avait écrites, non pas cependant à ceux dans lesquels il parlait de son amour. Le pauvre garçon, tout grisé de joie, buvait dans les yeux chéris la « miséricorde » qu’il avait implorée. En lui-même il songeait : « C’est comme si une porte commençait à s’ouvrir entre nous deux ! »
Arrivée à la maison, Clotilde vit un groupe de femmes, d’enfants, de vieillards, qui stationnait devant la porte. Comme elle s’informait, son compagnon lui répondit :
— Ce sont mes clients, car je suis toujours pharmacien ; seulement je ne vends plus mes remèdes. J’ai travaillé ; je sais un peu de médecine et peux faire quelque bien à ces pauvres gens.
— Pour eux aussi vous êtes « le sorcier », dit la jeune fille en regagnant sa chambre.
Au déjeuner, elle était en face de lui. D’abord confus de son nouveau rôle, Célestin s’en acquitta bientôt fort convenablement. Falconneau les regardait sans rien dire, mais pensait beaucoup. On pouvait voir qu’il avait pour son hôte un goût marqué ; en même temps on devinait sa surprise, à la vue des changements qui s’étaient opérés en ce jeune homme depuis deux ans. Lorsqu’on fut au dessert, l’ancien magistrat, plus gai qu’il n’avait été depuis bien des années, se renversa dans son fauteuil et dit d’un air épanoui :
— Mon cher Bidarray, si vous me vendez votre maison, il y aura une clause dans le marché : c’est que vous vous en bâtirez une en face. Habiter la Peyrade sans vous me serait impossible, maintenant.