Le pauvre Célestin cherchait une réponse ; il ne put que balbutier :
— Oh ! monsieur !… Comme vous êtes bon !… Comme vous êtes bon !…
Falconneau passa la journée dehors ; sa fille resta au salon, étendue sur une chaise longue. Célestin demeura près d’elle, non sans répéter vingt fois par heure :
— Je vais vous laisser dormir ; il faut vous reposer.
Mais il n’avait pas le courage de sortir. Il veillait sur la jeune fille avec un soin d’esclave, rapprochant, éloignant les vases de fleurs, ouvrant, fermant les fenêtres, disposant les coussins, ne parlant que pour répondre, tout absorbé dans une adoration extatique. Ce grand amour, devenu pour lui l’unique intérêt, l’unique raison d’être de sa vie, commençait à toucher Clotilde. Elle fermait les yeux, se laissait magnétiser par ces caresses devinées, flottantes autour d’elle, jamais senties, toujours contenues par le respect.
— Pourquoi êtes-vous si bon ? dit-elle enfin, après un long silence.
— Parce que je vous aime, répondit Célestin les mains jointes, sans s’approcher de l’idole.
On aurait pu se demander si Clotilde n’était pas sourde, car elle n’eut pas le mouvement de colère que redoutait l’audacieux. Hélas ! elle venait de s’endormir ; les succès de Bidarray étaient finis pour ce jour-là.
Dans la nuit, mademoiselle Falconneau fut réveillée comme par un choc : le terrible pouvoir, la désolante exagération des pensées nocturnes reprenait possession d’elle. Une fois encore le souvenir de Robert de Chalmont la hantait. Chose étrange : elle n’avait pas vu, elle ne pouvait avoir vu ce personnage fantastique. Sa raison lui disait qu’il n’avait pas existé, et cependant elle se souvenait de lui. Nouvelle Psyché, elle pleurait ce nouvel Eros, envolé juste au moment où elle venait d’allumer la lampe et de voir les traits de l’amant mystérieux. Mais, cette fois, Psyché n’était qu’une infidèle, tout au moins par l’intention. Ne s’était-elle pas efforcée d’aimer Célestin Bidarray ? A cette pensée, elle avait horreur d’elle-même. Sacrilège et trahison ! Voilà quels étaient ses crimes. Dans le silence de la nuit, elle appelait tout haut : « Robert ! Robert ! » L’aube la surprit dans ce cauchemar sans sommeil. Vaincue, enfin, épuisée par la fatigue, elle s’endormit.
De nouveau, le grand jour la rendit à la raison, au bonheur de vivre, d’être aimée. La vision s’était enfuie avec l’ombre. Célestin, par la seule adoration qui brillait dans ses yeux, reprit ses avantages. D’heure en heure elle devenait moins réservée et, pour ainsi dire, plus coquette avec lui ; on aurait cru qu’elle subissait la contagion de l’amour… La vérité, c’est qu’elle voulait aimer cet homme vivant pour échapper aux obsessions de l’heure prochaine, à la poursuite de ce fantôme qui la rendait folle de désespoir et de souffrance. Célestin parla de son amour ; il en parla beaucoup, avec la conviction ardente d’un cœur sincèrement épris, sinon avec le charme d’un poète. Il osa baiser une main qu’on laissa dans les siennes : bref, l’ombre la moins intelligente aurait compris qu’elle ne devait plus revenir.