Mais Robert de Chalmont revint ; il prit sa revanche durant les heures enfiévrées de l’insomnie. La pauvre Clotilde pleura, se désola de sa faiblesse, reconnut son indignité, protesta qu’elle ne pourrait jamais aimer un autre homme que Robert ; puis, aux premiers rayons du jour, l’hallucination disparut, laissant une fatigue effroyable, si bien que la malheureuse enfant, pour fuir une nouvelle épreuve du même genre, fût partie sur l’heure pour l’Algérie.
Dans la journée, comme elle visitait avec Bidarray l’ancien jardin de Lespéron qui commençait à devenir une friche, leur promenade les conduisit à la tonnelle où, un certain soir, elle avait entendu sa condamnation.
— Je n’aime pas cet endroit, fit-elle en passant plus vite. Allons plutôt voir le banc où vous m’avez trouvée. Quel ami vous avez été ce soir-là… et toujours !
Quand ils furent assis, le jeune homme lui prit la main.
— Toujours ! répéta-t-il. Que de fois nous nous sommes écrit ce mot ! Je vous ai promis de n’être à nulle autre et j’ai reçu de vous la même promesse. Il est vrai que nous ne pensions alors qu’à des fiançailles sans lendemain, où nos âmes seules étaient intéressées. Mais puisque vous êtes guérie, — guérie par l’amour, vous l’avez dit, — pourquoi ne pas laisser l’amour achever son œuvre, nous donner le bonheur à tous les deux ? Unis dans l’éternité, pourquoi ne serions-nous pas unis dans cette vie ? Clotilde !… si vous m’aimiez comme je vous aime, vous sentiriez qu’il vous est impossible de vivre sans moi !
Elle resta muette un instant, le regard fixé sur les flots pailletés d’or ; puis elle répondit :
— Vous réclamez votre bien, ô mon fidèle ! Puis-je vous le disputer ? Je suis à vous en France, comme j’étais à vous en Algérie, en ce monde comme dans l’autre. Que Dieu ne se presse pas trop de m’appeler, maintenant !
Célestin se pencha sur elle, fou de bonheur ; mais il se souvint qu’il avait dans les bras une créature frêle, dont une étreinte un peu trop vive pouvait arrêter le souffle. Sur les cheveux de sa fiancée il posa doucement les lèvres.
— Je vous soignerai tant ! dit-il. Et je vous aimerai si bien !
Ils convinrent que Bidarray attendrait quelques semaines pour faire sa demande. M. Falconneau allait partir pour Saint-Sever, emmenant sa fille. Celle-ci voulait avoir le temps de le préparer ; car, n’ayant pas suivi la correspondance entre Biskra et la Peyrade, il n’aurait pas compris comment les choses avaient pu marcher si vite. Pour ne rien cacher, d’ailleurs, Clotilde craignait que son père ne rêvât un gendre de situation moins modeste que Célestin, en admettant qu’il rêvât un gendre. Célestin lui-même jugeait la situation, sans qu’il fût besoin de lui rien dire.