Mademoiselle Falconneau se sentait presque heureuse. Un amateur d’analyse pourrait chercher si son bonheur était l’exaltation ordinaire d’une jeune fiancée, ou le calme résultant d’une décision qui met fin à de poignantes perplexités. Sa conscience, non moins que son cœur, était enfin tranquille ; sa dette était reconnue, sinon payée. Toutefois, connaissant par expérience le fâcheux pouvoir des heures nocturnes sur son imagination, elle éprouvait une terreur véritable en voyant le jour décliner. Mais, à cette heure, elle avait un soutien et, le soir venu, tandis que son père fumait un cigare sur la plage, elle dit à Célestin :

— Mes nuits sont horribles depuis mon arrivée dans cette maison. Croiriez-vous que la pensée de regagner ma chambre est une terreur pour moi ? Quelle torture que ces insomnies !

Elle attendait, pour tout lui dire, une question de l’homme qui devait la protéger désormais contre tout. Était-il même besoin de question ? Ne devait-il pas deviner la hantise, les efforts, de ce rival qu’il s’était donné malencontreusement à lui-même ? N’allait-il pas braver l’ennemi, calmer Clotilde, sa Clotilde, avec une parole, avec un geste protecteur ?…

Hélas ! le pauvre Célestin n’était pas romanesque ; ou du moins il ne l’était, comme tant d’autres, que la plume à la main. Dans la vie ordinaire, il voyait sous un aspect très simple tous les incidents physiques, ou même métaphysiques, de l’existence. Il comprenait peut-être que l’on mourût d’un amour malheureux. Mais l’idée que Clotilde, fiancée du matin, pût être malheureuse, troublée, inquiète, ne lui venait pas à l’esprit. On ne l’eût pas moins surpris en lui disant que la faim peut persister après la nourriture, ou la soif après le breuvage, phénomène tout ordinaire dans l’âme et dans le cœur des femmes, surtout des femmes d’aujourd’hui. Aux plaintes qu’il entendait, le brave garçon eut un sourire confiant qui voulait dire : « Soyez tranquille ; nous allons arranger cela. » Puis il disparut et revint une demi-heure après, nanti d’une petite boîte enveloppée suivant le meilleur style de l’École.

La pauvre Clotilde ne fut pas peu désappointée de voir que Célestin combattait son rival avec des pilules. Or, après tout, l’essentiel était de vaincre — et de dormir. Sans une remarque elle prit la boîte, observa religieusement l’ordonnance et, de fait, elle dormit. Robert de Chalmont avait le dessous dans ce combat quelque peu déloyal. Toutefois, chassé durant la nuit, le fantôme allait prendre sa revanche à la lumière du jour.

Certes, l’excellent Bidarray promettait d’être le modèle des maris ; mais, vu d’aussi près, il n’était pas le modèle des héros de roman. Depuis qu’il n’était plus malheureux, il semblait avoir perdu sa faible auréole. A cette heure il mangeait trop — au gré d’une personne qui dînait d’un blanc de volaille. Il chargeait l’assiette et remplissait le verre de Falconneau, qui ne se défendait que mollement : tous deux quittaient la table, rouges comme des pivoines. Enfin, il riait trop haut ; rendu expansif par le bonheur, il n’avait rien, dans le terre-à-terre de sa conversation, qui rappelât, même de loin, ces lettres poétiques, adorables, sorties de la mécanique de Robert. Et, du coin sombre où il s’était retranché depuis que l’opium l’avait délogé de l’alcôve de Clotilde, le fantôme riait de son terrible rire d’ombre, qui glaçait le mieux intentionné des amours.

Telle était la situation, quand Falconneau et sa fille quittèrent la Peyrade pour Saint-Sever. Cette petite ville presque morte, aimable et jolie dans sa tristesse, fermée à toute vibration de l’existence, impressionna Clotilde comme une image de sa propre vie. Quand elle entra dans la maison de la défunte, qui cachait son mur gris et ses persiennes verdâtres dans le détour d’une rue muette comme un cloître, la jeune malade fut sur le point de reculer. Falconneau se frottait les mains, tout entier à d’autres idées :

— C’est bon, tout de même, d’être chez nous ! J’en avais perdu l’habitude.

Pour la première fois, Clotilde regretta l’Algérie et son soleil. Elle fut étonnée de voir combien elle regrettait peu la Peyrade… et Célestin. Celui-ci écrivait tous les deux ou trois jours ; mais le père ne faisait qu’en plaisanter.

— Que diable peut-il te raconter dans ses lettres, ce brave garçon-là ? Si je ne connaissais mon Célestin, je pourrais croire qu’il te peint sa flamme… Sais-tu, petite, que je t’ai bien mal élevée ? Les Américaines sont moins libres que toi. Un jeune homme t’écrit ; tu flirtes avec lui des après-midi entières… Sérieusement, tout cela est bon avec Célestin, qui est inoffensif. Mais, avec d’autres, ne te mets pas sur ce pied, surtout ici : on en causerait vite.