Un dernier cri put s’échapper de mes lèvres :

— Oh !… Lisa ! Lisa ! pauvre chérie !…

Alors je sentis que j’allais tomber. Craignant le contact de ces mains indignes, je me traînai jusqu’à ma chambre. Là, protégée par le verrou, je pus m’évanouir tout à mon aise…

Le lendemain matin, après un sommeil de bête fourbue, le choc de la pensée me réveilla : mon malheur reprenait possession de moi. Faut-il avouer que la première image qui me vint à l’esprit fut celle de Jacques Malterre ? Je pensai : « Il était là, sans doute, quand mon mari a triché. Pour un personnage aussi correct, la femme d’un tricheur serait une maîtresse disqualifiée. Voilà pourquoi il n’est pas revenu ! Et je croyais à son amour !… »

Je compris alors que j’avais été plus bas que je ne croyais sur une pente dangereuse. Mais il fallut faire trêve à ces réflexions. L’heure était venue d’assister à la toilette de ma fille.

De quelle force j’eus besoin pour ne pas faiblir, à la vue de cette enfant d’un père chassé de sa caste ! Pauvre innocente ! Quel avenir était le sien ? Un galant homme oserait-il jamais en faire sa femme ? Les Jacques Malterre de sa génération — ceci, du moins, était un bonheur pour elle — ne se détourneraient-ils pas de cette fille de condamné, comme il convient à des chevaliers sans peur et sans reproche ?…

Les heures fuyaient, cependant. La maison, en apparence, continuait à marcher comme à l’ordinaire. Déjà, en voyant approcher l’heure du déjeuner, c’est-à-dire une nouvelle rencontre avec le coupable, je me sentais refroidie jusqu’aux os. Dieu m’épargna cette épreuve. Il était écrit là-haut que je reverrais mon mari une seule fois en ce monde — et encore peut-on prétendre que je l’ai revu ?…

Au moment où j’allais essayer de me mettre à table, un billet de M. de Noircombe me fut apporté. Lui aussi reculait devant le tête-à-tête. Il ne m’écrivait qu’une ligne : « Je vais à Noircombe. De là, je vous ferai part de mes résolutions. »

Ce fut un soulagement inespéré. Derrière ma porte close à tous, j’allais pouvoir attendre mon père à qui j’avais télégraphié de revenir, toute affaire cessante. Oh ! ce retour ! Je l’appelais de toute mon impatience et, en même temps, je frissonnais à la pensée de ce que serait l’entrevue.

En deux jours — jours de réclusion absolue, on le devine — je reçus trois visites d’amis vrais : les noms de ceux-là resteront dans ma mémoire jusqu’à l’heure dernière. Par eux je connus les détails de mon malheur. L’aventure était d’une simplicité navrante. Au joueur trop heureux depuis quelque temps, on avait tendu un piège ; il y était tombé. Pris en flagrant délit d’imposture, il avait voulu payer d’audace au lieu de fuir par la porte laissée ouverte afin d’éviter le scandale. Rien n’avait manqué à ce scandale, grâce au bruit soulevé ; rien, pas même l’intervention de la police.