— Rien n’empêche qu’on fasse partir la petite avant nous. Je l’enverrai à ma sœur Bertha, qui loge au Palais. Vous savez qu’on y fait bonne garde.

Le soir même Lisa était en route pour la frontière, avec une personne en qui j’avais pleine confiance. Nous devions la suivre quand tout serait liquidé, et l’on devine que mon père avait hâte d’en finir.

La lettre de M. de Noircombe demeura sans réponse.

Déjà l’hôtel était à peu près fermé. Il n’y restait que deux domestiques, plus Bruneau, qui vivait là en invité, ayant obtenu de garder sa chambre jusqu’au jour où il aurait une place. Le brave homme, d’ailleurs, bien qu’il ne fût plus appointé, passait son temps à la cuisine pour son plaisir, ou du moins pour sa consolation ; car il pleurait comme un enfant à l’idée de se séparer de moi.

— Et puis, ajoutait-il, je ne retrouverai jamais un four comme celui de la cuisine de madame la marquise. Là, je suis maître de la nuance de mes rissolés, comme si je les peignais à l’aquarelle. Ah ! Seigneur ! Il y a des hommes bien coupables !

J’étais fort de cet avis, moi qui regrettais autre chose que le four de ma cuisine ; mais je n’avais pas de temps à perdre en jérémiades. Mon père courait les hommes d’affaires ; pendant ce temps-là, sa fille en costume très simple, un voile épais sur la figure, courait les emballeurs et surtout les commissaires de l’Hôtel des Ventes. Le soir nous nous retrouvions, si fatigués que nous n’avions plus la force d’être tristes. Nous échangions le peu de nouvelles qui pouvaient nous intéresser mutuellement. La petite Lisa prospérait sous la garde de sa tante — et d’une compagnie de fantassins de la Garde. Son père avait quitté Noircombe, nous écrivait un de nos amis de là-bas. Tout faisait croire qu’il avait gagné un port quelconque, afin de s’embarquer pour l’Amérique.

J’aurais eu besoin, à vrai dire, pour me garder moi-même, de quelques soldats de mon royal parrain. L’hôtel était presque désert : personne au rez-de-chaussée ; moi, toute seule, au premier ; mon père, à l’étage au-dessus ; Bruneau, plus un ménage de serviteurs mariés dans les mansardes. Nous étions, il est vrai, à quelques pas d’un grand ministère où des sentinelles veillaient jour et nuit. Et, surtout, les malfaiteurs auraient fait buisson creux chez moi. Tout ce qui avait une valeur était déjà vendu, y compris mes bijoux (ceux du moins qui n’avaient pas été employés à rendre des « services » à M. de Noircombe). Il ne me restait que les diamants du roi, souvenirs de famille, disait mon père, qui ne devaient sortir de mes mains qu’à la dernière extrémité. Ils étaient en sûreté, d’ailleurs ; ou plutôt je les croyais en sûreté dans la cachette d’un petit bureau Louis XVI, qui avait l’air le plus innocent du monde. Si ma fille eût été là, je sais que je n’aurais pu fermer l’œil. Mais elle était en sûreté, la chérie ! Et je comptais les jours, peu nombreux, qui me restaient à passer loin d’elle.

Donc, je dormais profondément, une certaine nuit, dans ma chambre toute plongée dans les ténèbres, quand le bruit léger d’une clef qu’on tourne avec précaution m’éveilla. J’ai toujours eu du sang-froid et ne bougeai pas, d’abord, voulant me rendre compte, s’il était possible, de la nature de l’incident. Mon père, peut-être, était malade et réclamait mes soins. J’écoutai, retenant ma respiration ; je sentis qu’il n’y avait personne dans la pièce. Comme j’allais frotter une allumette, j’entendis un léger craquement dans la pièce voisine, qui était mon boudoir. Cette fois, je quittai mon lit et m’avançai vers la porte, dissimulée par une portière que j’entr’ouvris. Un point lumineux brillait dans la serrure fermée à clef par le dehors. Passant un peignoir, je me dirigeai vers l’autre issue qui donnait dans la nursery, d’où un petit escalier de service montait au second étage. Mon intention était de voir, tout d’abord, si mon père était chez lui. Mais, de ce côté comme du premier, j’étais enfermée.

Certes, je ne puis nier que j’avais très peur ; cependant, j’avais conservé ma présence d’esprit : ce n’était pas à moi, de toute évidence, qu’on en voulait, puisque le visiteur nocturne, quel qu’il fût, avait pris soin de couper toute communication entre lui et moi. Quel était ce personnage, et que cherchait-il ?…

Tremblante comme une feuille dans l’obscurité, j’eus pourtant la force de revenir à l’autre bout de ma chambre et d’épier par la serrure. Juste en face de moi était le petit bureau, sur lequel un homme était penché. Le voleur, car c’en était un, portait une longue blouse de toile, pareille à celle des garçons épiciers. Je ne pouvais voir que la silhouette de sa figure, nettement projetée sur la muraille par la lumière d’une bougie placée à sa gauche. Il portait une casquette ; sa barbe était longue et fournie : je pus me convaincre que c’était un inconnu. Comment était-il là ? D’où connaissait-il la cachette ? Mystère ! Ce qui n’était nullement mystérieux, par exemple, c’était son intention de supprimer tout témoin à charge, au cas où il aurait été surpris. Un pistolet placé sur une chaise, à portée de sa main, ne laissait aucun doute à cet égard. Je me le tins pour dit ; mais je continuai ma surveillance, toute prête à regagner mon lit et à faire semblant de dormir, au moindre mouvement que l’homme ferait du côté de ma porte.