Alors je lui racontai l’horrible histoire. Je le voyais frémir comme sous l’attouchement d’un fer rouge, pendant mon récit. Je fus impitoyable ; je ne cachai rien : je devais cette franchise à tout homme d’honneur, mais plus encore à un Flatmark. Je m’attendais, quand je lui laissai la parole, à entendre un adieu sortir de sa bouche. Il restait silencieux, la tête dans ses mains. Quand il me laissa voir ses traits, je fus cruellement troublée par sa pâleur et par ses yeux humides.

— Ma pauvre mère ! soupira-t-il. Comme je vous plains !…

VII

On dira peut-être que le jeune Rupert sautait à pieds joints par-dessus les formalités. Ces choses-là réussissent quelquefois. Dans l’occasion, je n’eus pas le courage de dire à celui qui donnait à ma fille une telle preuve d’amour : « Je ne sais pas encore si je serai votre mère ou non ; il faut le temps de réfléchir. » Avait-il réfléchi ? Lui, qui refusait de « s’enfariner » en épousant Mina Kardaun, avait-il seulement hésité en apprenant qu’il y avait plus que de la farine sur le passé du beau-père qu’il allait avoir ?…

Le lendemain j’étais avec Flatmark chez le Roi. L’étiquette, aussi bien que mes sentiments personnels, nous obligeaient à demander sa permission. Ce ne fut pas une permission qui sortit des lèvres du cher souverain : ce fut une exclamation de joie. Quand je restai seule avec l’auguste vieillard, il me dit :

— J’aime mieux votre fille pour ce brave garçon, que l’héritière de Kardaun, toute jolie qu’elle est.

— Avec l’agrément de Votre Majesté, ma fille n’est pas laide, répondis-je en faisant une révérence.

— Ma chère filleule, je vous crois sur parole, en attendant que j’en puisse juger de visu. Mais le millionnaire ne va-t-il pas vous arracher les yeux ?

— Pas les yeux, Sire ; mais autre chose. Il me laisse ma maison pour compte, ce qui réduit le jeune ménage à la portion congrue. Ceci, d’ailleurs, n’est un désappointement que pour moi seule ; j’avais tenu secrets mes espoirs de fortune au jeune Flatmark.

— Bon ! fit le Roi. Je ne les laisserai pas tout à fait mourir de faim.