— Moi non plus, Sire, avec l’aide de Dieu. Je vais redevenir Frau Tiesendorf et continuer mon petit commerce. Pour jamais, cette fois, je dis adieu au monde et à la Cour. Nunc dimittis, comme chanterait la comtesse Bertha.

— Ma chère enfant, je ferai bientôt comme vous. J’ai accompli mon temps sur la terre. Tous deux nous avons vu crouler nos espoirs. Mais, dans les ruines des vôtres, voilà que de chers oiseaux vont faire leur nid. Je vous laisse heureuse du bonheur de vos enfants : ce sera, au moment du départ, un souci de moins.

J’eus quelque peine à obtenir que Flatmark attendît jusqu’au lendemain pour courir à Obersee. Nous fîmes la route ensemble et j’eus, dans cette vieille demeure perdue au milieu des montagnes, l’heure la plus douce de ma vie en contemplant la joie d’Élisabeth. La comtesse Bertha semblait, elle aussi, marcher sur les nuées, avec la conviction que tout ce bonheur était son œuvre. Elle était redevenue jeune. Laquelle des deux, d’elle ou de sa petite-nièce, était la plus sentimentale, je n’oserais prendre sur moi de le juger. Nul ne peut dire ce qui fût advenu si le général avait été là, pour profiter de ce regain de jeunesse.

Il fallut bientôt fermer ce paradis, provisoirement. Je partis, emmenant Rupert dont le congé ne devait venir qu’un peu plus tard. Quant à moi, j’avais à m’occuper d’affaires sérieuses. Tout d’abord il fallait de nouveau courir après la clientèle que j’avais congédiée un peu trop vite ; puis il fallait rembourser Kardaun : un créancier de cette espèce était trop gênant pour le garder une heure de plus qu’il n’était possible. Enfin il fallait tout préparer pour le mariage. La tante Bertha voulait qu’on le célébrât à Obersee et, pour mille raisons, l’arrangement était fort de mon goût.

Donc je me démenais de mon mieux parmi toutes ces affaires, quand la moins prévue des catastrophes éclata comme un coup de foudre. Élisabeth me signifia un beau matin son intention de prendre l’habit des religieuses qui l’avaient élevée. Elle me priait de permettre qu’elle se rendît sur l’heure au couvent. « Si vous m’aimez, pas un mot à Rupert ! » demandait sa dernière ligne.

Je partis au plus vite pour Obersee, laissant tout en plan, et, comme on peut croire, me creusant la tête afin d’imaginer la cause de cette belle vocation. Il va sans dire que je soupçonnais Kardaun. Entre parenthèses, il avait disparu avec Mina, ce qui m’avait fort réjouie, et Rupert non moins. Nul doute qu’il n’eût organisé, avant de partir, quelque manigance en train de produire son résultat. Le plus irréprochable des hussards est toujours sujet à caution. Flatmark avait-il sur la conscience une peccadille pardonnable pour tout le monde, impardonnable aux yeux d’une amoureuse de dix-sept ans, exaltée, mystique, dont l’âme pure comme la neige ne pouvait comprendre les plus légères taches ? Kardaun avait-il pu commettre l’indignité d’une dénonciation ? Il savait tant de choses, ce diable d’homme !…

Tout à coup je me sentis frémir à l’idée qui me traversait l’esprit. Ce misérable avait sans doute mon secret. L’histoire du marquis de Noircombe, cette histoire que je m’efforçais de croire déjà si vieille ! — était connue de Kardaun. Il avait osé, dans sa rage impitoyable, s’en servir pour briser le cœur d’une innocente. Élisabeth, mise au courant, ne se trouvait plus digne de Rupert !…

J’étais si convaincue d’avoir deviné juste que je ne cherchai pas plus longtemps la cause du sinistre. Dieu merci ! j’allais pouvoir dire à ma fille :

« Rupert sait tout. Il n’a pas hésité une seconde ! Sois fière d’être aimée ainsi ! »

Tout cela était fort bien, ou plutôt c’était fort mal, car j’accusais le pauvre Mathieu d’une infamie, sans en avoir aucune preuve. Je demande ici pardon à ce brave homme d’un jugement aussi téméraire. Cependant, comme on verra, il n’était pas sans reproches. Que l’amour paternel soit son excuse ! En vérité, il le poussa trop loin.