— Jusqu’en Algérie, je n’ai pas peur : elle arrivera. Mais ensuite, gare aux idées noires ! Je l’aurais voulue plus désolée de partir ; elle ne s’attache à rien. Il faudrait dans sa vie une occupation d’esprit, un intérêt à quelqu’un ou à quelque chose, une crainte, un espoir, qui feraient jouer les ressorts de l’être. Si ce déplorable affaissement continue, elle s’endormira comme une pauvre marmotte glacée par l’hiver. Seulement, elle ne se réveillera pas au printemps.
Bien des fois, pendant les jours qui suivirent, Célestin réfléchit à ces paroles de Lespéron. Par chacun des bateaux allant à Philippeville, c’est-à-dire tous les huit jours, il écrivait à mademoiselle Falconneau ; puis les circonstances le firent disparaître de la scène, ou à peu près.
On verra, par la publication d’une partie des lettres reçues ou écrites par Clotilde, l’enchaînement des faits qui valurent à l’exilée, peu de semaines après son éloignement, des pages plus intéressantes que celles du pauvre petit pharmacien de la Peyrade.
II
Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, 14 janvier 188…
« Je vous annonçais, dans ma dernière, la maladie de mon pauvre oncle le curé. Il est mort, et j’aurai désormais deux tombes à soigner au lieu d’une. Me voilà beaucoup plus seul au monde que vous. Mais c’est une grande consolation d’apprendre qu’après un heureux voyage vous sentez que le climat vous fait du bien. Pour l’amour du ciel, combattez les idées noires dont vous me parlez. Sans doute, la vie de là-bas telle que vous la décrivez n’est pas gaie, ni les sujets de conversation intéressants. Mais pourquoi refuser de voir du monde ? Pourquoi cette horreur de l’uniforme dont je ne vous savais pas atteinte, et qui va gâter, la chose est immanquable, votre séjour dans une ville militaire comme Biskra ? Une Française qui n’aime pas l’uniforme ! c’est un phénomène, vraiment.
« Excepté mon deuil rien de neuf, sauf une nouvelle qui n’est encore qu’un bruit : votre ancienne maison de la Peyrade serait sur le point d’être achetée. Par qui ? Le nom est encore un mystère. Ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est l’impression que vous causera ce changement. Je me demande s’il ne vous était pas moins pénible de savoir votre demeure fermée, inhabitée, que de penser qu’un inconnu l’habite, se sert des meubles qu’elle contient, de vos meubles…
« Dites-moi bien franchement votre opinion sur ce point. Si tel est votre désir, je pourrai peut-être empêcher la vente. Les acquéreurs, parfois, sont faciles à effrayer. C’est bientôt fait de dire que le lieu est malsain, le sol humide, les murs salpêtrés, la charpente pourrie. Donnez-moi vos ordres et je mettrai en fuite l’amateur — que vous devez détester par avance. Ou bien faut-il incendier la maison pour que nul n’y rentre jamais ?
« Commandez, mademoiselle. Votre humble serviteur obéira. »