Clotilde Falconneau à Célestin Bidarray. — La Peyrade.
« Biskra, janvier 188…
« La mort du pauvre abbé Bidarray me fait beaucoup de peine, ainsi qu’à mon père qui me charge de vous le dire. Le cher vieillard a aidé ma pauvre maman à quitter ce monde avec courage, ce qui ne doit pas être bien facile, même quand on le quitte après avoir vu disparaître la jeunesse.
« Votre saint homme d’oncle vous a-t-il laissé quelque bien ? J’ai peur que non, moi qui l’ai vu tant de fois manger de la méture au lieu de pain blanc, parce que ses aumônes ne lui laissaient pas de quoi payer un sac de farine. Mais vous aimez votre état, et vous avez le bon esprit de vivre loin des rêves. Je vous en félicite et vous en estime davantage.
« Quant à moi, il est clair que je passe à vos yeux pour une étrange personne en matière de probité. Empêcher la vente de « notre » maison ? Mais, cher monsieur, cette maison n’est plus nôtre : elle est à ceux qui nous ont prêté de l’argent ; les meubles aussi. Tant mieux si nos créanciers peuvent rentrer dans leurs avances ; car, jusque-là, nous ne pourrons pas tout à fait dire que nous avons payé nos dettes.
« J’avoue cependant qu’il est un peu dur de penser qu’un inconnu vivra dans la chambre où est morte ma mère, et qui n’a jamais été habitée depuis. Je ne parle pas de mon pauvre petit coin, où j’ai fait des plans d’avenir (!), où j’ai passé de si bonnes heures, pas beaucoup !… Il faut se soumettre à cette amertume, et se préparer à d’autres changements plus redoutables encore.
« Mon seul désir est que nous soyons remplacés par de braves gens. Dites-moi leur nom dès qu’on le connaîtra. J’espère qu’ils ne nous ont jamais vus chez nous, au temps de nos splendeurs. Ce ne sera plus, alors, qu’un chagrin sans humiliation. Vous allez dire que ceci est de l’enfantillage et du faux orgueil ; je le sais ; mais il m’en coûterait moins d’apprendre que les nouveaux propriétaires viennent de loin, qu’ils n’ont jamais entendu parler de nous… Vrai, tout cela m’occupe, moi qui ne devrais plus songer à ces niaiseries, bonnes pour les gens qui ont deux poumons à leur service. Qui se souviendra, dans un an ou deux, que Clotilde Falconneau a vécu dans telle maison, ou même qu’elle a vécu ? Se demandera-t-on encore pourquoi elle n’aimait pas l’uniforme ?… Eh bien, j’ai beau faire : ces niaiseries m’occupent. On ne perd pas très facilement l’habitude de vivre, surtout quand il faut la perdre de si bonne heure. »
Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, février 188…
« Vous serez contente, j’espère : tout s’arrange comme vous le désirez. L’acquéreur de votre maison est un parfait inconnu. Il compte l’habiter seul, ayant, je le devine, un chagrin qui l’éloigne du monde. Le hasard d’une rencontre m’a donné l’occasion de causer avec lui. Je sais déjà que votre maison lui paraît un peu grande pour le genre de vie qu’il mène, si bien que plusieurs chambres resteront fermées, celles, précisément, que vous habitiez, vous et madame votre mère. Naturellement j’ai parlé de vous, de certains regrets que vous m’exprimiez ; et, tout en parlant, une idée m’est venue à l’esprit.