« — Qu’allez-vous faire du mobilier de ces chambres ? ai-je demandé.
« — Que voulez-vous que j’en fasse ? m’a-t-il répondu. Si cette demoiselle en avait envie… ce serait autant de moins à frotter, à brosser, à battre. D’ailleurs je comprends si bien certains souvenirs avec leurs délicatesses !
« Voilà où nous en sommes. Je ne doute pas que vous auriez pour un morceau de pain tous les meubles auxquels vous devez tenir. Je suis à vos ordres pour continuer les négociations. »
Clotilde Falconneau à Célestin Bidarray. — La Peyrade.
« Biskra, février 188…
« Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit, ce qui n’a rien de très nouveau ; car l’insomnie et moi sommes des sœurs tendres, qui posent la tête sur le même oreiller. Mais, cette fois, mes pensées n’avaient pas leur couleur ordinaire. S’il faut vous le dire, j’étais fort en colère contre vous.
« Quoi ! vous me racontez, comme si c’était chose naturelle, des traits de la délicatesse la plus rare ! Et vous ne m’écrivez pas un mot de cet homme adorable, de cet original, comme dit mon père. Voyons, monsieur Célestin, réveillez-vous ; tâchez d’oublier pour une demi-heure vos pilons et vos filtres. Comment s’appelle mon héros ? Comment est-il ? Vieux ou jeune ? (Ah ! j’espère bien qu’il n’est pas vieux !) Grand, petit, blond, brun, spirituel ou… ordinaire ? Dans tous les cas, je n’ai pas besoin que vous m’appreniez s’il est bon, généreux, dépourvu d’égoïsme. Le cher homme ! Il pense que je vais lui mander, comme ça, de m’envoyer mes meubles ! Et vous-même semblez croire que je le ferai ? D’où sortez-vous donc ? Vous savez bien que je n’accepterai pas un bon marché qui ressemblerait à un cadeau. Quant à payer mes chères reliques à leur prix… quelques raisons sérieuses m’en empêchent. D’ailleurs, comme dépense, le transport dépasserait de beaucoup l’acquisition. Bref, c’est une idée à mourir de rire, et j’en ai ri… jusqu’aux larmes, tant la bonté est une chose émouvante pour les malheureux.
« Il est donc malheureux, lui aussi, d’après ce que vous me dites ? Un chagrin d’amour ?… Pauvre garçon ! Puisse-t-il souffrir d’un mal moins incurable !
« Je vous en prie, monsieur Célestin, tâchez d’être un peu diplomate. Il faut absolument que vous deveniez son ami, que vous lui arrachiez son secret, pour me le dire, naturellement. Vous pouvez être sûr que le secret mourra — bientôt — avec moi.
« Je vous en prie : vite une réponse, des détails ; je meurs d’impatience ! »