Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau. — Biskra.

« La Peyrade, mars 188…

« Mademoiselle, je vous ai obéi ; je me suis réveillé, réveillé diplomate, et voici le résultat de ma diplomatie :

« Le jeune homme qui habite votre maison est grand, blond, très mince avec des yeux bleus et une moustache fine. Il est noble et se nomme Robert de Chalmont ; je lui donne vingt-six ou vingt-sept ans.

« J’ai cru comprendre qu’il aime une femme qui ne peut être à lui. Comme il serait incapable, dit-il, d’en aimer une autre, il veut s’enterrer vivant dans notre solitude de la Peyrade. Voilà tout ce que je peux vous dire de lui, et je doute que nous en apprenions jamais davantage. Robert de Chalmont parle peu et me semble sauvage, pour ne pas dire bourru. Sa présence n’apportera nul changement à la physionomie de la Peyrade, lieu remarquablement gai, comme vous savez.

« Je n’ai pas cru manquer à la discrétion en communiquant à ce nouveau venu certains passages de votre lettre, qui l’ont sincèrement touché.

«  — Mes offres n’étaient pas des paroles en l’air, m’a-t-il répondu. N’ayant pas la permission de faire mieux, j’espère ne pas blesser mademoiselle Falconneau en expédiant à son adresse un souvenir de son ancienne demeure.

« Il m’a chargé des soins à prendre pour l’envoi de la caisse. Puisse-t-elle vous arriver à bon port ! Nous avons soigné l’emballage de notre mieux.


« P.-S. — Je vous disais tout à l’heure qu’il n’y avait pas de changement à la Peyrade. Hélas ! il s’en prépare un, cruel pour moi. Le docteur Lespéron nous quitte et vient de me l’apprendre. A son âge, une clientèle de campagne — et quelle campagne — est trop fatigante. Il avait espéré, lui aussi, que la Peyrade serait un jour quelque chose. Lui aussi va s’en aller, voyant la partie perdue. Il s’est fait donner le service médical d’un paquebot effectuant les voyages de Bordeaux à l’Amérique du Sud. Et me voilà seul, sans un ami !… Toutefois n’ayez pas d’inquiétude pour mon existence matérielle. Mon oncle, malgré toutes ses aumônes, laisse de quoi me garantir du besoin. »