Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Biskra, mars 188…
« Monsieur, s’il est peu ordinaire de voir une jeune fille écrire à un inconnu, combien n’est-il pas plus rare de trouver, même chez de vieux amis, une recherche d’attentions comme celle dont vous venez de me donner l’exemple. Mon petit bureau que j’aimais tant ! Le voilà donc de nouveau dans ma chambre d’exilée !… J’ai pensé — et mon père est de cet avis — que je devais inaugurer son retour en me servant de lui pour vous dire, ou du moins pour tâcher de vous dire, jusqu’à quel point je suis reconnaissante et touchée. Un homme de cœur, un gentilhomme, pouvait seul avoir cette galanterie exquise envers une femme inconnue.
« D’ailleurs vous êtes quelque chose de plus : vous êtes un homme initié au chagrin — je le devinerais, si je ne le savais pas. Ceux que la vie a traités durement connaissent mieux que les autres le moyen de remonter le courage vaincu. Me voilà, grâce à vous, avec un peu de joie dans l’âme ; le soleil d’Algérie, que j’avais trouvé si pâle jusqu’à cette heure, me paraît plus brillant. Que Dieu vous rende le bien que vous faites à une pauvre malade, si malade que vous ne la verrez jamais ! Pour tout dire, c’est un peu à cause de cela que j’ai tant de désinvolture. Si je n’étais dans une catégorie à part, je vous aurais fait remercier — correctement — par mon père ou par le brave Célestin Bidarray.
« Je serais heureuse de savoir que notre maison abrite un être aussi heureux qu’il mérite de l’être, ce qui est d’ailleurs une locution dépourvue de sens ; car, Dieu merci ! l’on peut être malheureux sans avoir fait du mal sur cette terre…
« Mon père et moi désirons fort d’apprendre que vous êtes satisfait de votre séjour à la Peyrade. Croyez, en attendant, que nous serons toujours pleins de reconnaissance pour notre ami inconnu. »
Robert de Chalmont à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, avril 188…
« Mademoiselle, que devez-vous penser de l’ami inconnu qui tarde tant à vous répondre, et qui vous répond en se servant d’une machine à écrire ? Le retard s’explique par un voyage qu’il m’a fallu faire à Bordeaux ; la machine m’est imposée par une ataxie des fonctions de la main droite, survenue depuis quelque temps. Ce clavier me permet d’utiliser la main gauche. Mais n’allez-vous pas prendre en haine ces lignes imprimées comme celles d’un livre ? Si ce moyen de correspondance vous déplaît, ou si — chose non moins probable — vous êtes peu charmée du correspondant, le remède est fort simple et vous le devinez : il consiste à ne pas me répondre. Ce sera d’ailleurs la chose la plus naturelle du monde. J’ai cherché à vous causer un plaisir ; vous m’en avez remercié par une faveur tout à fait hors de proportion avec ce que j’ai fait. Nous sommes quittes, ou plutôt c’est moi qui vous devrais du retour, car vous ne pouvez savoir quel plaisir j’ai eu moi-même à vous préparer cette petite surprise. Vous ne me croiriez pas si je vous disais combien les moments agréables ont été rares dans ma vie !
« Cependant, je suis loin de me plaindre. Comment le pourrais-je, quand c’est à vous que je parle ? J’ai la consolation d’habiter la France et le prétendu bonheur d’être un oisif. Vos épreuves et celles de monsieur votre père sont plus dures. Si je me plaignais, vous diriez l’un et l’autre que je suis un ingrat envers la destinée.