« J’avoue d’ailleurs que les chagrins de l’existence me pèsent moins, depuis que j’ai reçu vos lignes réconfortantes. Comme vous m’avez fait du bien ! Et comme je voudrais pouvoir vous en faire un peu ! Ce serait la seule tâche qui pourrait m’intéresser dans le vide morne où s’écoule ma vie sans avenir.

« Je veux terminer cette lettre — qui sera la dernière si vous l’ordonnez — par cette assurance de sympathie dont vous sentirez, j’espère, la sincérité respectueuse. »

Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.

« Biskra, avril 188…

« Je veux d’autres lettres, monsieur, malgré cette machine que « je ne hais point », comme dit Chimène en parlant à Rodrigue. Certes, j’aimerais mieux voir votre écriture ; mais, d’une part, je suis fort peu graphologue ; de l’autre, je n’ai pas besoin de la graphologie pour voir que vous n’êtes ni léger, ni fat, ni égoïste comme tant d’autres. Je n’en veux qu’à l’infirmité — momentanée, j’aime à le croire — qui vous empêche de tenir la plume. Croiriez-vous que Célestin Bidarray ne m’en avait pas parlé ? C’est un brave garçon, plein de cœur, mais si distrait, si original et si… pharmacien ! Je lui pardonne cependant, car c’est à lui que je dois mon ami inconnu.

« Vous sentez bien que ce jeune homme n’a pas eu toutes mes confidences. Voilà pourquoi, ne me connaissant que d’après lui, vous m’imaginez tout simplement comme une pauvre demoiselle qui meurt de la poitrine, et, en attendant, se débat contre les ennuis de la pauvreté. Cela m’humilie un peu, non d’être pauvre, mais de passer à vos yeux pour une personne qui n’a point subi d’épreuves plus nobles que la toux ou le manque d’argent. Ne pensez-vous pas que le combattant qui revient du feu, avec une belle blessure près du cœur, peut bien réclamer, si on l’indique au rapport comme atteint d’une égratignure au bras, trop insignifiante pour lui valoir la médaille ?

« Je devine que vous êtes fier d’avoir un cœur et de porter dans ce cœur une blessure profonde. Je comprends cette fierté et vous estime davantage de la ressentir. Mais, monsieur…, j’ai droit à la médaille, moi aussi.

« Voilà qui ressemble fort, allez-vous me dire, aux confidences que je n’ai pas faites au bon Célestin. Soyez sûr que je ne vous en raconterais pas tant si, d’une part, nous ne causions ainsi, la Méditerranée entre nous deux, et si, de l’autre, je ne devais rester éternellement pour vous une ombre — pas trop plaintive, vous me rendrez cette justice. Quand vous rentrerez en possession de ce petit bureau — on vous le rendra, soyez tranquille — vous songerez à celle qui vous ressemble par la souffrance. Ne lui ressemblez pas jusqu’au bout. Puissiez-vous être heureux bientôt ! Puissiez-vous savoir un jour ce qu’est cette chose fabuleuse et fantastique nommée la vieillesse !… »

Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Biskra.

« La Peyrade, avril 188…