« Quelle joie, ce matin, quand le facteur a sonné à ma porte ! Je n’ai pas d’amis et je n’ai plus de famille : je n’attendais qu’une lettre au monde… Je vous assure que je l’attendais sans l’espérer. Depuis quatorze jours je travaillais à chercher quelles raisons pourraient vous engager à m’écrire encore. Hélas ! je n’en pouvais trouver qu’une seule : mon infini désir de recevoir ces pages. Vous direz que c’est une raison bien suffisante, puisque le sort nous refuse constamment ce que notre cœur désire.
« Mais vous avez eu pitié de ma solitude : je vous remercie à genoux. Un peu plus je vous remercierais même d’avoir souffert, puisque le chagrin vous a rendue bonne et compatissante. Je vous admire comme un miracle d’indulgence, comme un prodige de résignation. Que dis-je ? Vous êtes trop résignée. Il faut vouloir vivre. Ah ! si je pouvais changer avec vous ! Nul ne me regretterait, moi ; et je me trouve ridicule de bien me porter tandis que vous êtes malade. Pouvez-vous me dire à quoi je sers en ce monde ?
« Cependant j’ai servi à quelque chose hier. J’ai fait dire une messe pour le repos de l’âme de celle qui vous a quittée trop tôt. Sur sa tombe — fidèlement entourée de fleurs par Célestin Bidarray — j’avais vu la date de sa mort : nous avons célébré l’anniversaire.
« Les femmes de nos pêcheurs n’ont point oublié leur bienfaitrice, ni sa fille. Elles se sont jointes à moi dans la petite église et, sous l’abri du porche, en sortant, les mains des plus pauvres se sont tendues comme autrefois. Comme autrefois, elles ne sont pas restées vides. Toutes ces bonnes créatures, vieilles et jeunes, m’ont demandé :
« — Comment va la demoiselle ?
« J’ai répondu :
« — Elle ira tout à fait bien si vous priez beaucoup.
« De là, je suis allé faire une longue visite à votre mère. Il m’a semblé que son âme était contente ; et nous avons parlé de vous, longuement, sous le saule qui commence à grandir. Il faisait beau ; pour la première fois de l’année, l’Océan portait sa robe bleue, sur laquelle je voyais se promener, leurs grandes ailes de toile ouvertes, cinq ou six papillons blancs. J’ai lu tout haut votre dernière lettre ; nous avons jugé que la « médaille » vous était bien due, en effet.
« J’ai chargé l’âme qui m’entendait de vous dire certaines choses que je ne vous écris pas ; mais comment pourrais-je espérer qu’elle s’est acquittée de mon message ? Vous confierai-je qu’elle vous a trouvée un peu sévère pour le pauvre Célestin, à qui, par parenthèses, vous n’écrivez plus ? Il en est malheureux ; que serait-ce donc s’il savait comment vous parlez de lui !
« Quant à moi, chose étrange ! pendant la matinée d’hier, j’ai été moins éloigné du bonheur et plus accompagné dans la solitude que cela ne m’était arrivé depuis… une certaine date néfaste. Je retournerai bientôt sous le cher petit saule. »