Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.

« Biskra, mai 188…

« Voulez-vous savoir, mon ami, pourquoi vous étiez moins seul pendant cette matinée d’avril, qui vous vaudra, jusqu’à mon dernier jour, ma fidèle affection ? C’est que vous m’aviez pour compagne, sans le savoir. Ah ! comme vous êtes bon ! J’ai promis à Dieu, après avoir lu vos lignes, de ne plus penser de mal des hommes. (Je n’en dis point de mal, n’ayant personne à qui en parler, sauf mon père, dont je ne veux pas augmenter le chagrin par mon pessimisme précoce.)

« Quel être rare, unique, êtes-vous donc pour avoir songé à cet anniversaire de ma plus grande douleur ! Je ne vous en avais rien dit, jugeant que nous étions encore trop étrangers l’un à l’autre. Un étranger, vous !… Le meilleur des frères, le plus dévoué des fils, n’eût pas montré plus d’affection pour la vivante et pour la morte.

« Ainsi donc, grâce à vous, le cher nom a été mis encore une fois dans la bouche des pauvres et sur les lèvres sacerdotales. Comment vous remercier de cette chose pieuse, délicate, exquise, que vous avez faite ? Mon père en avait des larmes dans les yeux. Moi, j’en ai de la reconnaissance tout plein le cœur. Ne faut-il pas qu’il se dépêche de vous payer, ce cœur à qui l’on a fait tant de mal et à qui vous faites tant de bien !

« Pendant que vous étiez dans la petite chapelle toute noircie par les rafales de l’Océan, je priais dans notre église encore presque neuve, où le simoun, à certains jours, sème le sable du désert qui entoure Biskra.

« Dans le silence de la nef ombragée par les grands rideaux de laine bleue, je causais, moi aussi, avec l’âme de celle qui m’attend sur l’autre rive. Ma prière finie, je suis rentrée dans ma chambre d’où l’on voit l’océan du désert. Il n’est pas bleu celui-là, mais tout jaune ; les barques légères et fuyantes y sont remplacées par les lourds chameaux des caravanes. Si vous saviez comme la vue de ces vagues de sable finit par mettre au cœur une angoisse étouffante !

« Mais c’est notre Océan que je voyais ce matin-là, car j’étais — avec vous, mon ami — sous le saule, autour duquel se pressent les croix blanches. Quoi d’étonnant si vous ne vous sentiez pas seul ?

« Quant aux commissions dont vous chargiez ma mère, je suppose qu’elles ont été faites, car nous avons parlé de vous longuement : vous ne saurez jamais avec quelle affection et quelle reconnaissance. Vous me plaignez, vous vous intéressez à moi, vous voudriez me faire du bien, vous seriez curieux de me voir. Ce sont bien là vos commissions, n’est-ce pas ? Soyez sûr qu’elles sont bien accueillies ; mais pourquoi ne pas me les faire vous-même ? Je n’ai pas de meilleur ami que vous.

« Moi aussi, je voudrais vous faire du bien, vous consoler. Ce ne serait que justice, car, depuis que vous êtes entré dans ma vie comme un rayon sortant d’une étoile invisible, je m’aperçois que mon courage augmente. Je vais parfois jusqu’à m’imaginer que je suis plus forte physiquement. Je fais des promenades sous les longues voûtes des cassiers aux feuilles découpées. Comme elles sont belles, ces avenues que borde à droite et à gauche un ruisseau d’eau claire, coupé devant chaque maison d’une passerelle rustique en troncs de palmiers ! La chaleur est déjà grande ; mais elle me convient ; je tousse moins… Allons ! Pas d’idées folles ! Quand les agonisants de mon espèce croient aller mieux, gare au lendemain ! J’aurais pourtant bien aimé vous connaître quelque jour par mes yeux, non pas uniquement par la description que le brave Célestin m’a faite de votre personne. Ce qui ressort le mieux de ce portrait tant soit peu vague tracé par lui, c’est qu’il n’y a pas de ressemblance entre vous deux. Ne manquerai-je pas aux convenances du monde en vous confessant que je vous approuve fort d’être blond ? J’ai des raisons spéciales — dans lesquelles Célestin n’a rien à voir — pour ne pas aimer les moustaches brunes.