« A propos de Célestin, vous m’accusez avec les circonlocutions voulues d’être odieusement ingrate à son égard. Peut-être le suis-je ; mais à qui la faute ? Votre correspondance m’a rendue beaucoup plus difficile que je n’étais. Au moins, dans vos lettres, il y a quelque chose. Vous pensez ; vous savez dire votre pensée, quand il ne vous convient pas de la laisser dans le vague. N’empêche que j’ai des remords, d’autant que, chaque jour, je vois, de ma chambre, le pharmacien d’en face piler ses drogues avec un zèle que les flâneries ailées de l’imagination n’interrompent jamais. Alors je pense à Célestin Bidarray…
« Je veux lui écrire. Le pauvre garçon doit être fâché contre moi, car il ne m’écrit plus. Tâchez de me blanchir à ses yeux jusqu’au prochain courrier. Dites-lui que je ne l’oublie pas, ce qui est d’ailleurs la vérité pure. Enfin empêchez qu’il me juge pire que je ne suis.
« Quant à vous, nul inconvénient à ce que vous me preniez pour un ange doué de toutes les perfections. Croyez-moi bonne, vous n’aurez jamais à souffrir de mes défauts. Croyez-moi belle, vous ne me verrez jamais.
« Une chose du moins est sûre : ange ou diable, beauté ou laideron, je suis pour toujours votre amie. »
Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, mai 188…
« Ange ou diable… beauté ou laideron ! Cela vous amuserait, je le vois, de me laisser dans l’incertitude ; mais vous y travaillez vainement. Vous êtes un ange et vous êtes une beauté. Sur le premier point, j’ai le témoignage de mon cœur ; sur le second, celui de mes yeux. Ils me disent en ce moment — et ce n’est pas la première fois — que vous êtes souverainement belle. Voulez-vous que je fasse votre portrait ?… Non, c’est trop difficile. D’ailleurs je ne veux pas jouer au fin avec vous. Ce n’est pas dans le baquet de Mesmer que je vois vos traits. Je possède votre photographie !
« Comment ? Oh ! mon Dieu, c’est bien simple ! Ne l’aviez-vous pas donnée jadis à l’abbé Bidarray ? Son héritier me l’a cédée. Elle orne, seule de son sexe, mon petit salon. Devant elle j’écris ou plutôt je pianote ces lettres qui sont toute ma joie. Devant elle je lis, je travaille à m’instruire, à devenir moins indigne de vous, puisque vous êtes difficile. Ah ! certes, vous en avez le droit !…
« Ceci m’amène à vous parler du « brave Célestin ». Par grâce, ne vous infligez pas le pensum d’une page à ce « pharmacien » ! Laissez-le à ses filtres et à ses fioles. Je vous assure qu’il en prend fort bien son parti. Chaque fois que vous avez la bonté de m’écrire, j’ai soin de lui communiquer les nouvelles. Je lui dis, de votre part, que vous pensez à lui ; que faut-il de plus ? Donc, vous pouvez calmer votre conscience : je prends tout sur moi. Ne vous fatiguez pas à cette double correspondance, fort inutile vraiment ; si votre plume est en train de courir, qu’elle me donne ce que n’aura pas Célestin… Vous allez crier à l’égoïsme.
« Hélas ! mon égoïsme ne sera-t-il pas bientôt puni ?