« J’ai peur en ce moment que Célestin ne soit à la veille de profiter de ma disgrâce. Me pardonnerez-vous la hardiesse dont je vais faire preuve, non sans avoir hésité longtemps, non sans être resté les yeux ouverts, toute la nuit, me demandant si ma folie ne mettra pas fin à cette correspondance qui est tout mon bonheur. Malgré tout, je me risque : vous êtes si bonne… et vous êtes si loin !…
« Non, mademoiselle, toutes mes commissions n’ont pas été faites. Vous m’avez dit que l’âme de votre mère, conversant avec l’âme de sa fille, a parlé de mon zèle ardent à vous servir, de la révolte amère qui torture mon cœur à la vue de vos souffrances. Mais, dans ce cœur, il y a quelque chose de plus : il y a l’amour, si incroyable que cet amour puisse vous paraître. Jamais homme n’éprouva d’amour plus fidèle, plus respectueux, plus passionné. Ah ! Dieu ! Je ne vous aurais pas fait souffrir, moi !
« Et maintenant, j’ai parlé. Que mon sort s’accomplisse ! Vous ai-je déplu ? En ce cas vous pouvez me punir, oh ! si aisément ! Que votre mémoire et votre plume oublient mon nom : vous serez vengée autant que peut le vouloir la plus forte rancune.
« Mais n’allez-vous pas croire plutôt que j’ai perdu la raison ? Oui, croyez-le ; attendez ; laissez-moi vous écrire encore. Vous jugerez peut-être que mes paroles sont les divagations d’un malheureux frappé par la démence. Il sera toujours temps, si je vous semble moins fou que criminel, de me proscrire, de m’ôter tout ce que ma vie contient d’espérance. J’attends mon sort ; si vous ne me répondez pas, vos yeux pour la dernière fois auront lu au bas d’une page mon nom et ces mots que j’ose vous écrire de nouveau : Je vous aime ! »
Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Biskra, mai 188…
« On a vu des poètes aimer une morte et le crier partout, sans que personne le trouvât mauvais. C’est un acte sans conséquence, comme celui d’aimer un symbole ou un mythe. Voilà pourquoi celle qui vous écrit — à moitié chemin, ou plus, entre la vie et la mort — voilà pourquoi le mythe de demain ne se fâche point, mon ami. Si je me mettais en colère contre vous, et que cela vînt à se savoir, comme on rirait de moi ! On dirait que je me donne les airs d’une vraie femme. Je n’aurai donc pas ce ridicule.
« Je n’aurai pas davantage la fausse modestie de vous croire fou. J’estimerais plutôt que vous avez la pitié… comment dirai-je ?… un peu fiévreuse. De cela non plus, je ne dois pas me fâcher.
« Mon impression, si vous désirez la connaître, est un prodigieux étonnement. Bien que Célestin Bidarray soit resté dans une grande réserve sur votre compte, j’avais cru comprendre que vous aviez au cœur une blessure. La voilà donc guérie ? Cela peut donc se guérir ?…
« Toutes ces réflexions troublent ma pauvre tête, ce qui vous expliquera pourquoi je cause avec vous moins longuement qu’à l’ordinaire. Mais je ne vous en veux pas : soyez en paix. »