Dès lors, la Contrepéterie était rentrée dans les mœurs.

Elle est devenue, depuis, l'accessoire obligé de toute discussion sérieuse, car, seule, elle permet d'envisager, d'une manière rapide et mathématique, les deux faces d'une même question; elle fournit à la jeunesse de l'un et l'autre sexe des sujets de récréation instructifs et variés, appelés à remplacer avantageusement les jeux, prétendus innocents, qui mettent trop souvent en défaut la vigilance attentive des mères de famille; étrangère enfin à tout ce qui divise et facilement accessible à tous, elle deviendra—j'en ai la conviction sincère—le levier puissant de la réconciliation universelle, quand l'humanité, familiarisée avec les transformations multiples de cette bonne fée, aura compris que les pires malentendus ne reposent, la plupart du temps, que sur de simples transpositions de lettres, dont il vaut mieux rire que pleurer.

Je ne veux pas clore ce chapitre avant d'avoir indiqué les différences essentielles qui distinguent l'anagramme de la contrepéterie.

Si l'une et l'autre procèdent de permutations dans les mots, elles présentent, en revanche, des différences profondes, que le subtil Tabourot était trop clairvoyant pour n'avoir point aperçues:

Je lui laisse, d'ailleurs, la parole:

«Tu as peu cy-devant voir la façon des Equivoques, Amphibologies, et Antistrophes: desquelles conséquemment nous viendrons aisément aux Anagrammes, qu'on dit autrement, Noms renversez: Parce que ce sont inversions de lettres, tellement transposées, que sans aucune adjonction, répétition, ou diminution d'autres, que celles qui sont au nom et surnom d'une personne, on en fait quelque devise ou période accomplie d'un sens parfait. Et faut bien adviser que l'orthographe y soit bien observée, si ce n'est que pour l'excellence de quelqu'un, on se puisse dispenser de cette reigle.»

On ne saurait mieux dire, et ces explications limpides jettent une vive lumière sur le problème qui nous occupe.

Tandis que la contrepéterie ne connaît pas de limites et se meut librement dans le champ de la parole, l'anagramme reste confinée dans les noms et surnoms des personnages célèbres ou des gens de qualité. La contrepéterie, avec la prescience de notre grande réforme libératrice, s'affranchit sans remords de la tyrannie de l'orthographe, alors que l'anagramme demeure figée dans le culte de cette tradition surannée et ne sollicite de dispenses qu'en faveur des grands—bien mal choisis pour apprécier une attention si délicate, étant donnée leur ignorance, reconnue et affectée, des principes mêmes de l'écriture.

Mais, à un autre point de vue, l'anagramme et la contrepéterie ne sont pas nées pour vivre ensemble, et, là, c'est notre oreille qui les départagera. Il est impossible de retrouver dans les «périodes ou devises d'un sens parfait», dont parle Tabourot, la moindre trace des consonnances caractéristiques des noms dont elles ont été extraites: personne ne se douterait—même abstraction faite de son sens concret et du croc-en-jambes donné à l'orthographe par égard pour l'excellence de la personne en cause,—que l'anagramme: