Beaucoup d'écrivains abusent de l'inversion, s'imaginant, à l'aide de cet artifice de rhétorique, donner à leur style un cachet spécial d'élégance ou d'originalité; mais, en pareille matière, la prudence s'impose, car le renversement de la forme peut apporter à l'expression de la pensée des modifications imprévues.

Quand vous écrivez, par exemple: «Ces villageois s'en vont aux champs en bande», vous dépeignez exactement la scène rustique que vous voulez représenter au lecteur. Il n'en serait plus de même si vous mettiez: «Ces villageois s'en vont en bande aux champs.» Ce tableau, moins large, et d'une tonalité moins relevée, risquerait d'effaroucher votre éditeur et serait en contradiction avec les qualités viriles que l'on attribue généralement aux gens habitués à vivre au grand air.

La santé florissante des hommes de la nature m'amène à déplorer la condition précaire des habitants des villes. Les poumons des citadins absorbent journellement un nombre incalculable de microbes et se désorganisent peu à peu sous l'action délétère d'atmosphères empestées: rien de surprenant, alors, à ce que le laboureur, à la fois jeune et vigoureux, brusquement transplanté dans ces milieux de culture, autres que ceux qui l'ont vu naître, en perde sa belle mine,—j'ajouterai même emmerde sa belle pine,—dans les cloaques infects de la dépravation urbaine.

Ces malheureux enfants, livrés sans défense aux séductions dissolvantes des villes, se pervertissent vite aux contacts impurs des courtisanes; ils se dégoûtent du travail et sont assez sots pour aller sucer des chopines avec les modistes. De là à devenir assez chauds pour aller sucer des pines avec les sodomistes, il n'y a qu'un pas,—Rabelais dirait une antistrophe;—ces tristes égarés sont pris par la débauche, dont ils dégringolent rapidement les pentes,—sans préjudice de ceux qui les mènent tout droit devant la Cour d'assises.

Elle est loin, maintenant, la chaumière paternelle! Avec quelle joie naïve on y accueillait les dames qui mettaient les pieds dans la ferme, et comme on riait de bon cœur quand, par hasard, les femmes mettaient les pieds dans la merde! Dès qu'un charretier voulait traverser la rivière, on aidait le passeur à sortir la clef du bac, et jamais le sapeur à sortir l'abbé du clac,—ce spectacle peu édifiant étant rare, Dieu merci, dans les paroisses rurales.

Je prie mes lecteurs, et surtout mes lectrices, de me pardonner l'accès de pessimisme dont je n'ai pu me défendre: on a dit bien des fois que l'époque contemporaine était un tournant de l'histoire, et je serais tenté de l'admettre, à en juger par le relâchement indéniable du sens moral et le mépris outré des croyances les plus respectables, qui se décèlent aujourd'hui.

La Séparation des Eglises et de l'Etat est l'un des navrants épisodes de cette course vers la décadence. Les consciences catholiques, atteintes dans leur foi en l'éternité… du budget des cultes, exhalèrent vers le ciel le suprême cri d'alarme.

«Les francs-maçons veulent voler nos vierges; empêchez-les, bon Saint-Pierre, et surtout ne tardez pas!», s'écria, dans les affres de l'agonie, le chœur suppliant des martyrs.

Mais la prière fut sans écho. Le Seigneur voulait-il, en ses voies ignorées, prolonger sur la terre les souffrances de ses brebis? On le crut tout d'abord. Une note d'en-haut, reçue par le Saint-Siège, et demeurée longtemps secrète, renferme la clef du mystère. Les transmissions, on le sait, sont souvent défectueuses, et l'adresse avait été sabotée.

«Les francs-maçons veulent violer nos verges; empétardez-les, bon Saint-Père, et surtout ne chiez pas!», voilà le texte atrocement défiguré, qui parvint aux autorités célestes et qu'elles jetèrent au panier.