Le sabotage des correspondances est, évidemment, le mal du jour et les pernicieuses excitations de la Confédération générale du travail ne sont point étrangères à la maladie lente qui mine le service des postes. La propagande révolutionnaire d'énergumènes sans mandat, et tous plus ou moins timbrés, a fini par oblitérer totalement le sentiment du devoir chez des fonctionnaires jusqu'alors dévoués; sous prétexte de les affranchir, on enrôle les postiers dans une dernière levée, en vue du coup de tampon final, et on les prend comme facteurs de la rénovation sociale. S'ils recouvrent jamais leur valeur, nous n'en aurons pas l'étrenne: contentons-nous donc de les taxer, en toute franchise, d'inconscience coupable, et de les recommander à l'attention spéciale du Sous-secrétaire chargé de les administrer.
Je ne voudrais pas cependant accabler d'injustes critiques les jeunes femmes préposées aux rapports avec le public. Le coup de tampon final, auquel je faisais allusion tout à l'heure, ne préoccupe guère ces gracieuses employées, non plus, d'ailleurs, qu'un mode de percussion moins général et plus discret: le mot de guichet, dit-on, est familier aux demoiselles des postes, mais cela n'implique pas qu'elles usent du godemiché.
L'agitation syndicaliste a certainement, depuis quelques années, jeté le trouble dans les grandes administrations de l'Etat. Mais doit-on rendre responsable des difficultés actuelles, ainsi que le voudraient les esprits timorés, la loi du 21 mars 1884? Je ne le crois pas. La solidarité ouvrière a existé de tout temps et l'Assemblée constituante ne l'avait même pas entamée. Bien plus, les anciennes corporations se rendaient mutuellement des services plus touchants, mille fois, que l'action commune des syndicats contre le capitalisme moderne: les pédicures, par exemple, prodiguaient à l'œil—de perdrix, naturellement,—leurs soins les plus empressés aux mères des cordonniers; ils allaient même jusqu'à soigner gratis les cors des merdonniers, par respect pour la solidarité, purement abstraite celle-là, créée par les consonnances.
Mon tempérament s'accommode mal de la discussion des problèmes économiques, presque toujours irritants, et la plupart du temps insolubles. Mais je ne peux pourtant point passer sous silence la grosse question soumise à l'examen des Chambres: l'impôt sur le revenu.
Il est certain que l'assiette actuelle renferme, comme on dit, moins de beurre que de pain: cette dernière denrée est même extraite, par morceaux importants, de la bouche du contribuable, qui commence à avoir la perception très nette du rôle de dupe qu'on lui fait jouer. De nombreux avertissements ont ému les pouvoirs publics, qui ont enfin compris que le remaniement de la matière fiscale s'imposait inéluctablement. Si l'on veut parer au fléau menaçant de la dépopulation, il faut, avant tout, faire décharger les prolétaires, sans se préoccuper de la débandade des rentiers. «A grosses têtes fortes patentes», telle est la formule que je préconise. Des gens méprisables ont érigé en axiome la formule inverse «A grosses tantes fortes tapettes»; je ne les en félicite point, mais je dois cependant reconnaître qu'ils s'inclinent, eux aussi, devant le principe de proportionnalité défendu par tous les amis véritables de la démocratie.
Les impôts, quels qu'ils soient, ne feront jamais le bonheur de ceux qui les paient, mais il est assez piquant de voir les prodigues marcher en tête de l'armée innombrable des récalcitrants. Tel joueur risque délibérément ses cinquante louis sur un coup de baccara, qui se fait tirer l'oreille pour verser un droit de quarante sous à la caisse de l'établissement. Le dégoût de la cagnotte est très répandu dans les cercles: c'est une vérité manifeste, et l'on aura beau alléguer que le personnel des tripots est assez mélangé et que le cadet de la gougnotte y est, aussi, fort répandu, cela n'enlève rien à la justesse de mon observation.
La passion du jeu ne sévit pas seulement parmi les représentants du sexe fort: nombre de dames adorent tripoter les cartes,—en dehors de celles qui sont contraintes à cet exercice par la police des mœurs. Mais elles font toujours preuve d'une prudence extrême, car elles redoutent les pertes, sur tout si les parties sont grosses. J'ai connu, jadis, une respectable douairière qui passait régulièrement la main au boston d'un vieux routier, réputé pour son habileté à profiter des moindres fautes de ses adversaires. De méchantes langues insinuaient bien qu'elle ne pouvait, à la fois, tenir son jeu et passer la main aux roustons d'un vieux bottier—quatrième insignifiant de ces séances mémorables—; mais je n'ai jamais voulu le croire, et j'ai toujours mis la réserve de mon excellente amie sur le compte de la passivité inhérente au tempérament féminin.
Ce souvenir lointain me rappelle l'époque où je faisais mes premières armes en des sauteries familiales panachées d'écolières en vacances et de tournées d'orgeat. J'étais timide alors, et je me torturais la cervelle pour en tirer quelqu'une de ces banalités stupides que tout cavalier bien élevé se croit obligé de servir à ses danseuses. «Parmi ces dames j'en aperçois de fort belles» était mon cliché favori, et l'on ne s'imagine pas les heures de méditation profonde représentées par l'enfantement de cette exclamation polie.
Si j'eusse su, pourtant, j'en aurais sûrement creusé une autre. J'avais, un soir, la langue empâtée par une sacrée galette de boulanger, que plusieurs verres d'orgeat successifs n'avaient pu faire couler; croyant faire plaisir à la fille de mon hôte, et aussi pour rompre un mutisme embarrassant entre deux figures de quadrille, je m'armai de mon plus gracieux sourire, et, lançant un regard admiratif vers un groupe de jeunes mariées dont je frôlais les jupes, je modulai, d'une voix bien timbrée:
—Parmi ces femmes j'en aperçois de bordel.