Je ne veux pas dire pourtant que nous soyons, en France, indemnes de ce vice honteux; mais il n'est pas encore, chez nous, passé à l'état chronique, et il ne se manifeste que par intervalles, au hasard de l'occasion. C'est ainsi, par exemple, qu'au moment des fêtes du carnaval, les terrasses des cafés sont souvent encombrées par des grues en goguette en train de vider leurs Pernods; on pourrait, d'ailleurs, revoir, le lendemain, les mêmes grues en Perrettes en train de vider leurs goguenots, incapables qu'elles sont, sous les effets de l'absinthe, de retirer leurs oripeaux de la veille pour vaquer aux soins du ménage.

La loi est malheureusement impuissante à enrayer les progrès d'un mal qui prend sa source dans l'imperfection humaine et dans la soif immodérée—c'est le mot—des jouissances matérielles, dussent-elles conduire fatalement à la déchéance et à la mort. C'est que nos législateurs ne s'inspirent plus, comme autrefois, de la volonté divine, bien inférieurs en cela au prophète musulman interdisant, au nom d'Allah vengeur, l'usage des liqueurs fermentées. La théocratie antique a fait plus pour la morale et pour l'hygiène que notre code répressif et nos sociétés de tempérance: elle mettait, il est vrai, les dieux dans les lois, mais ne mettons-nous pas, dans notre siècle de lumières, les doigts dans les lieux, au grand dam de la propreté la plus élémentaire et de la conservation de la santé publique?

J'ai toujours eu, au reste, un faible très marqué pour les religions anciennes, et, en particulier, pour le culte de la Beauté et de l'Amour: aussi me suis-je imposé comme règle de conduite de garder la messe pour Vénus, et l'anus pour mes vesses, conciliant ainsi les exigences de ma foi et les infirmités de ma misérable nature.

Mon admiration pour la mythologie païenne a même failli me brouiller avec un camarade d'enfance qui, lui, ne peut pas sentir les habitants de l'Olympe et leurs sous-ordres préposés à l'expédition des affaires terrestres:

—Ne me parle pas de tes Parques, me déclarait-il un jour, parce que les quenouilles de ces grues me dégoûtent.

—Je comprendrais une aversion pareille si tu me disais que les culs de ces grenouilles te dégoûtent, mais je ne sache pas qu'elles t'aient jamais accordé leurs faveurs.

—Vous êtes tous les mêmes! s'écria-t-il, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, et vous voyez les choses au travers du prisme de vos illusions. Sur la foi de traductions bourrées de contre-sens vous vous représentez les infernales fileuses trônant, auréolées de leur pudeur de vierges éternelles, au milieu de salles ornées de paires de quenouilles énormes, alors que les textes primitifs, une fois dépouillés des erreurs grossières de l'exégèse, les montrent telles qu'elles sont, c'est à dire trônant au milieu de sales nœuds ornés de paires de couilles énormes. Or, je n'aime pas le bordel, et je répète que vos Mœres gréco-latines me dégoûtent profondément.

L'argument était écrasant et je jugeai inutile d'insister. Si j'avais eu pourtant plus de présence d'esprit, j'aurais pu demander à ce contempteur féroce de la théogonie classique de m'expliquer sa prédilection bien connue pour la féerie du moyen-âge et les légendes fabuleuses des romans de chevalerie.

Il ne jurait que par le roi Arthur et une table ronde lui était indispensable pour prendre convenablement ses repas. J'ai vu bien des gens en colère, mais jamais au point de cet émule de don Quichotte, quand il vint m'annoncer que l'enchanteur Merlin—qu'il ne faudrait pas confondre avec l'auteur du Répertoire universel et raisonné de Jurisprudence,—était arrivé à mettre la cangue au cou de Mélusine.

—Tu auras lu trop vite, lui dis-je pour le calmer; tes vieux bouquins sont difficiles à déchiffrer et ton enchanteur n'est peut-être arrivé qu'à mettre la langue au cul de mes cousines. Fais comme moi, ne t'en matagrabolise pas la cervelle.