Il voulut bien se rendre à ma manière de voir, mais ne s'en replongea pas moins dans ses histoires de serments solennels, d'adoubements et de tournois. Il revivait les prises d'armes épiques des gentilshommes bardés de fer et frémissait au fracas de quincaillerie qui sonnait l'hallali de la vertu de quelque noble dame impatiente de se donner au vainqueur.

—Vois-tu, s'écriait-il, le code de chevalerie est la pierre angulaire de la science des combats. Devant les sortilèges des magiciens le courage des preux ne suffit pas seul à assurer la victoire; si le cœur est vaillant la lance doit être mortelle, ce que les statuts de l'Ordre résument en ce précepte fondamental: «Que le dard du joûteur soit toujours affûté

«Que le dard du fouteur soit toujours à juter», m'eût semblé une recommandation tout aussi judicieuse; mais je ne lui en fis pas la remarque, de peur de le contrarier. Je l'abandonnai aux exploits de ses Amadis, et m'en fus, en rêvant aux modifications profondes apportées par le développement de l'industrie moderne à notre chevalerie contemporaine.

L'influence de l'Eglise romaine, aux temps de barbarie du régime féodal, s'est, certes, exercée sur la caste guerrière pour exalter chez elle les qualités de bravoure, d'abnégation et de fidélité, et transformer en champions à peu près propres du trône, de l'autel et de leur Dulcinée de répugnants soudards, dépourvus jusque-là de tout respect humain.

Mais cette éclaircie fut de courte durée: la nuit sombre de l'Inquisition allait s'abattre, terrifiante, sur la Chrétienté livrée aux mains sanguinaires des moines. Malheur au pauvre diable accusé d'hérésie! Les juges instructeurs le déclaraient toujours coupable, et, s'ils reculaient, par hasard, devant une forfaiture, le Saint-Office, alors, faisait brûler les enquêteurs. Il a même fait, une fois, enculer les bretteurs, dans une affaire de coups d'épée confiée à un dominicain bègue, dont les tortionnaires avaient très mal compris la sentence.

A l'horrible cauchemar de la geôle, de la question et du supplice, qui hantait nuit et jour les esprits, se joignaient les exactions des ordres mendiants, qui vidaient les escarcelles. Les campagnes étaient parcourues, en tous sens, par des pères voyageurs, aux roulottes énormes, qui entassaient dans ces lourds véhicules les dîmes en nature prélevées sur les récoltes. Nous sommes, aujourd'hui, débarrassés de ces dangereux excursionnistes, mais d'autres les ont remplacés: les Anglais, maintenant, sillonnent, en de luxueuses automobiles, les coins les plus reculés de notre territoire, et ces lords voyageurs, aux roupettes énormes, encombrent les auberges de leurs personnes grincheuses et de leurs volumineux accessoires.

La manie des voyages s'est, d'ailleurs, emparée de la masse de nos concitoyens, et une foule de gens qui n'étaient jamais sortis de leur trou que pour rentrer dans un autre, ont élargi le cercle de leurs explorations. Aussi les agences d'excursions et les sociétés de transports font-elles des affaires d'or, tandis qu'à leurs côtés les œuvres de tourisme ne comptent plus leurs adhérents.

J'ai déjà parlé du Touring-Club de France et de sa sollicitude quasi maternelle envers les fervents des courses en plein air. Or, il a, ces jours-ci, mis le comble à ses attentions délicates en faisant installer des dépôts de vivres pour les étrangers, au milieu des monts; et non pour les manger au milieu des étrons, ainsi que l'indique, en termes erronés, une pancarte brossée à la hâte.

Cet engouement récent pour les promenades lointaines est, chez nous, d'un heureux présage: nous étions trop enclins à nous incruster dans la métropole et à négliger la visite de nos possessions coloniales. En dehors de l'intérêt commercial considérable présenté par la connaissance parfaite des régions soumises à notre domination, que de traits curieux, d'observations piquantes et de remarques utiles les contrées encore vierges ne réservent-elles pas à qui veut en fouler les brousses mystérieuses! Et que d'erreurs grossières et d'idées préconçues sont alors rayées du grand livre de la crédulité publique!

On se figurait encore, il y a quelques années, les nègres du Soudan français comme des guerriers féroces, avides de carnage, se plaisant au sein des massacres: on calomniait ainsi d'inoffensifs chasseurs, vivant au milieu des forêts.