Tabourot, soixante ans avant Descartes, se distingue par la rigueur de sa méthode: il commence par établir des définitions précises et par délimiter nettement le champ de l'anagramme et celui, plus vaste, de la contrepéterie. Je reviendrai plus loin sur cette distinction et ne retiendrai, pour l'instant, que les lignes suivantes:
«De cette inversion de mots, nos pères ont trouvé une ingénieuse et subtile invention, que les courtisans anciennement appelloient des Equivoques: ne voulans user du mot et jargon des bons compagnons qui les appelloient des Contrepéteries. Et n'entendans aussi ce mot, Antistrophe, qu'ils estimoient estre le langage inventé de quelque Lifrelofre: Ç'a esté le gentil, sçavant, et gracieux Rabelais, qui les a premier baptisé de ce propre nom grec, encor que les Latins l'ayent ordinairement usurpé pour la transposition des noms: Comme Petri liber, au lieu de Liber Petri,…» etc.
Nous sommes maintenant fixés, grâce à l'érudition de l'auteur des Bigarrures, sur les origines et la synonymie de ces trois termes équivalents: Equivoque, Antistrophe et Contrepéterie, et nous constatons avec peine la défaveur manifeste dont le dernier était l'objet.
Mais il faut tenir compte des préjugés d'un siècle où les revendications des prolétaires ne pouvaient se faire jour et où les «bons compagnons» et le «jargon» d'iceux étaient voués, sans recours, à l'indifférence ou au mépris universels. Et pourtant le bon sens et la sagesse populaires avaient, encore une fois, raison: le terme de contrepéterie renferme, en même temps, l'idée d'une demande semblable à celle que Panurge adressait à la «haulte dame de Paris», et la pensée d'une réponse contraire à la teneur de la question posée; il est moins prétentieux que l'antistrophe des docteurs, et plus précis que l'équivoque des courtisans,—qui eussent été mieux inspirés en s'appliquant à eux-mêmes l'expression en litige.
Je ne cache pas, pour ma part, ma préférence marquée pour le terme contrepéterie, et je dois reconnaître que Tabourot lui-même l'a mis sur le pied d'égalité avec celui d'antistrophe, sa lumineuse dissertation ayant pour titre: Des Antistrophes ou Contrepéteries.
Après avoir traité, de façon magistrale, la partie philologique de son sujet, le seigneur des Accords en arrive aux exemples; il passe en revue, avec sa bonhomie souriante, les menus faits de son temps et les met superbement en valeur par le jeu de la contrepéterie. L'historien puiserait certainement dans ces récits naïfs des documents de premier ordre sur l'état des esprits en France sous le règne de Charles IX.
Voici, d'ailleurs, quelques échantillons de ces innocents badinages:
«O que ces fagots coustent», s'écrie Tabourot, que la cherté du bois de chauffage rend inquiet sur l'avenir.—«O que ces cagots foutent», remarque-t-il aussitôt, envisageant ainsi, avec sa lucidité coutumière, un mode d'entretien moins dispendieux de la chaleur animale.
«Un lieur de chardons est mort à Falaize», nous apprend-il ailleurs, d'après une information de la dernière gazette. Puis il reprend avec philosophie: «Un chieur de lardons est fort à malaize», établissant ainsi un frappant contraste entre les souffrances de la vie et l'anéantissement de la mort.
Plus loin, il retrace, avec mélancolie, les amères déceptions de l'amour et s'exprime ainsi: «Quand je prise les brunes, la noire me fuyt»; mais il reconnaît bien vite que là ne se bornent point les misères humaines, car il ajoute: «et quand je brise les prunes, la foire me nuit.»