Alors…

Suzon était d'une nature extrêmement sensible et affectueuse, — par là, elle avait, à un degré exceptionnel, la perception de ce qui attaquait son droit, son individualité ; elle avait à un degré exceptionnel le sentiment de la justice, cette logique de la conservation vitale.

De l'enlèvement du petit frère, sa sensibilité dégageait une impression de mensonge, d'attentat, d'abus de la force et par suite : une impression de tendresse maternelle et de « gâterie » paternelle diminuées.

Vraiment la révélation de la tromperie, de l'oppression, de la méchanceté injuste, entra en elle comme un poison moral.

Son envie de posséder un petit frère était une idée permanente, — par conséquent, l'impression de perte, de dépossession ne pouvait pas n'être que passagère.

Le poison attaqua l'organisme de Suzon.

L'atmosphère ne contenait plus la quantité d'oxygène-bonté indispensable à l'existence.

Suzon, telle une plante dans un mauvais climat, se mit à végéter, — elle se mit à moins vivre ; tout son être se serra, elle mangea et remua moins ; son besoin de parler, de rire, de jouer s'arrêta.

Elle restait pendant des heures assise près de la fenêtre devant ses jouets étalés, — elle faisait seulement semblant d'y toucher quand on la regardait, quand on l'interpellait, — sans cela, elle attendait, elle guettait : peut-être qu'elle le reconnaîtrait dans les bras d'une acheteuse sortant de chez Mme Le Guetteux, son petit frère, qu'on lui avait pris.

Et maintenant les promesses consolatrices d'aller chez Mme Le Guetteux dès que l'on aurait assez d'argent n'avaient plus de prise sur elle.