Elle sourit d'un air complice :
— Je ne dirai rien en rentrant, mais je commencerai par embrasser papa, parce que l'argent c'est lui qui le gagne, — mais après, j'embrasserai maman.
Avec la drôlerie imitative des enfants, elle reproduisait l'expression attendrie de Mme Le Guetteux, — comme si elle captait sur sa figure une mystérieuse transmission.
Elle répéta, les paupières recueillies.
— J'embrasserai maman aussi, parce que c'est elle qui garde la bourse, — il faudra bien que papa lui dise que vous attendez après l'argent et je suis bien sûre qu'elle se plaindra que le petit frère est vraiment trop cher et qu'elle dira comme toujours : « Oh toi tu ris, papa, mais moi je ne sais pas comment je vais y arriver… »
L'AUTRE FORCE
Honoré Danglemond, industriel parisien, était, au physique, un homme de bonne taille et de solide complexion, pas plus. Il avait épousé une russe, également « belle femme » sans exagération, mais dont le père était un véritable géant.
Mme Danglemond eut une couche malheureuse qui compromit sa santé pour longtemps : le petit Boris, en naissant, dépassa la grosseur permise pour l'entrée au monde. On le plaça en nourrice, dans une région de montagne où la race était particulièrement robuste. Malgré la distance, on allait le voir facilement avec l'auto.
Il se mit à si bien pousser chez ses nourriciers, que ma foi, par tendresse bien comprise, les parents se résignèrent à le leur laisser jusqu'à sa cinquième année.
En effet, Boris tenait du grand père Ivan. Comparé aux enfants de même âge que lui, des montagnards déjà exceptionnels pourtant, — il se montrait doué d'une vigueur naturelle prodigieuse. Il n'était pas extraordinaire de grandeur ; sa force était répartie dans tous ses membres, dans ses reins, ses épaules, dans l'ensemble de sa charpente.