« La seule qualité de notre classe, la seule qualité mondaine ou bourgeoise de Mlle Mathilde serait qu'elle se montre parfaitement réservée en public ; dans les bureaux mêmes, elle se tient d'une façon toute différente de ses collègues. Quand elle est dehors, elle ne lance pas ses regards à tort et à travers, elle ne parle pas et ne rit pas tout haut, comme font ces demoiselles. On la sent incapable, non seulement de s'afficher, mais de manifester à la manière spontanée des gens, par exclamations et par gestes, même dans les occasions admissibles, même devant un spectacle de rue stupéfiant, effrayant ou comique.
« Très bien : elle conserve, en toute occurrence, la retenue, la correction. Mais cette correction, si louable soit elle, ne suffit pas seule à classer une personne.
« Si tu voulais nous croire, au lieu de t'obstiner dans ton parti-pris, — tu consentirais à ouvrir les yeux, à juger, à critiquer, à comparer. Tu considérais attentivement certaines jeunes filles de notre entourage, — chose que tu n'as jamais faite, — par exemple, tu regarderais sérieusement, tu observerais, tu étudierais Émilienne de Bégalit.
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En effet, la déconvenue de M. et de Mme Dovrigny était d'autant plus cruelle qu'ils avaient cherché eux-mêmes la réalisation de leurs rêves ambitieux, — et qu'ils avaient caressé la délicieuse espérance de donner, eux-mêmes, une femme à leur cher enfant.
Juste au moment où Adolphe leur avait parlé de Mathilde Anriquet, ils venaient de fixer leur choix sur Émilienne de Bégalit et dans les conditions les plus ravissantes : les parents de la noble héritière trouvaient Adolphe digne de leur fille et elle-même n'était pas sans laisser deviner un trouble charmant lorsque la conversation se portait sur ce jeune homme « accompli ».
Ce parti répondait sous tous les rapports à l'idéal de M. et de Mme Dovrigny.
Émilienne était « belle femme » à la perfection, une déesse blonde, sculpturale au point de paraître un peu froide, — mais attendons l'amour, le bonheur conjugal et ses miracles. Elle était cultivée selon le meilleur programme mondain ; son goût en n'importe quel genre était copié sur le bien classique. Elle répudiait, sans idée personnelle, tout ce qui n'était pas conforme aux traditions, aux opinions ou aux habitudes bienséantes. Elle était bien élevée au point de ne savoir envisager aucune espèce de hardiesse.
Et ses parents donc! Ils étaient pareils à ceux d'Adolphe en plus austère, — leur code de l'honneur était plus agissant, plus intraitable que celui de M. et de Mme Dovrigny. Notamment, ils aimaient leur fille avec moins de faiblesse que n'en montraient ces derniers envers leur fils.
Ainsi, on leur fit part de la situation avec loyauté : Adolphe, avant que l'on eût pensé à Émilienne pour lui, s'était amouraché de Mathilde, oh légèrement, — mais il était si délicat, que l'incident prenait une importance exagérée.