« Il y a eu un instant critique. Sur le passage de la misérable, les huées augmentaient, des poings s'avançaient menaçants. Les exemples abondent de la populace brusquement déchaînée aussi terrible que la tempête, que l'ouragan.
« Mais alors, une contre-manifestation, — une seule. Attention!
« Avant que la menacée pût se réfugier dans un taxi, une jeune fille s'est précipitée à son secours, des fleurs offertes à la main.
« Tel a été le geste, telle a été l'expression, tel aussi le fluide, que la foule a été immobilisée par la stupeur, le temps suffisant pour la fuite.
« Hein? Vous imaginez l'inconcevable audace de la manifestante, isolée, détachée, se solidarisant avec la criminelle contre une foule entière, — au mépris de toute vergogne, au risque d'un mauvais parti.
« Car elle a dû s'enfuir, elle aussi, — le répit n'a pas duré. Le chauffeur du taxi a eu la présence d'esprit de la saisir, de l'emporter sur son siège comme un bagage, pour la déposer hors des atteintes vengeresses.
« Eh bien, attention! un degré s'ajoute encore à l'inconcevable!
« Cette manifestante de la solidarité, cette intrépide pardonneuse et protectrice de la femme qui avait tué son mari, était une jeune fille en instance de fiançailles! Préparez vous : c'était Mlle Mathilde Anriquet.
« Au revoir mes amis, je me ferais scrupule d'insister. Je me rends compte que vous avez besoin de solitude, je vous laisse à vos réflexions. »