Ma critique n'est probablement pas exemple de parti-pris maladif ; cependant, l'on devra imputer aussi quelque responsabilité à certaines coïncidences regrettables.

La récréation d'aujourd'hui. L'explosion habituelle, le fouillis des têtes, des bras disloqués, les cris pour le plaisir de crier, le galop pour le plaisir de galoper. Puis, les mots, si charmants :

— Louise, veux-tu, on va jouer au papa et à la maman?

Alors, Louise, angélique, sérieuse, pas en train :

— Ah! bin, non, j'me bats pas.

Mais, au bout de la cour, à l'opposé de la bande d'asphalte où piétinent les maîtresses, en revenant de travailler aux cabinets, je surprends une vingtaine d'élèves, filles et garçons, Bonvalot, Adam, Irma Guépin, etc., acharnés à conspuer Tricot qui est en guenilles : sa chemise passe au derrière, ses genoux de pantalon sont arrachés, son tablier sans bouton échappe aux épingles, sa figure est en mauvais état, ses cheveux semblent avoir servi à balayer. La troupe épileptique braille cette moquerie :

— Ah! la purée! Ah! la purée!

Eh bien, ce matin, la normalienne a commenté une petite fable, « La Renoncule et l'Œillet », d'où cette objurgation : « il faut rechercher la bonne société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger les gens sur l'extérieur », d'où aussi un parallèle entre l'enfant bien tenu et l'enfant mal tenu… Et la férocité à conspuer Tricot et sa misère pourrait bien n'être que l'effet de cette leçon imprudente. La normalienne ne se défie pas assez des interprétations « à côté ». Pauvre Tricot! Il faut fuir la mauvaise compagnie. Y a-t-il pire approche que la sienne?

Il est vrai que Mademoiselle a eu soin d'amender sa morale par un aperçu complémentaire : « Toutefois, pour être heureux, il faut regarder au-dessous de soi, jamais au-dessus. »

Je ne connais guère qu'une demi-douzaine d'enfants, comme la Souris, Léon Chéron qui puissent prendre cette leçon dans le sens utile ; les autres entendront plutôt qu'il faut guetter le malheur d'autrui et s'en réjouir.