Mlle Bord a encore moins l'air « de se douter de quelque chose » que Mme Galant ; ou plutôt la normalienne est mieux l'adepte de notre enseignement aveugle, dogmatique.

Mais, au fait, les institutrices sont de deux sortes : les normaliennes et les autres, simplement pourvues du brevet élémentaire ou du brevet supérieur. Mme Paulin m'a appris cette importante différence, du premier jour, rien qu'à sa façon d'appeler Mlle Bord, « la normalienne », et moi-même, depuis, j'ai constaté non seulement une dissemblance, mais un antagonisme entre les institutrices. La normalienne se croit d'une autre essence que sa collègue ; elle juge inférieure et « popotte » toute institutrice qui ne sort pas de la fabrique spéciale. Mme Galant est quelque peu médisante et ironique à l'égard de Mademoiselle.

Dès qu'un problème me tracasse, il faut que j'en glose — directement ou indirectement — toute seule et devant le monde. J'ai pris ce travers de m'entretenir avec moi-même (à preuve ces notes que j'écris) et je marmonne à demi-voix, en allant et venant, dans le préau, dans l'escalier, dans la cour de l'école ; c'est le tic des gens solitaires et aussi c'est bien « peuple » ; avec cette habitude et la manie de siffler en frottant, je suis tout à fait « de mon métier ». En outre, machinalement, pendant notre quart d'heure de déjeuner, je lance à Mme Paulin des paroles qu'elle ne peut comprendre, faute d'en connaître les préoccupations de départ, et elle me regarde sans répondre, un peu alarmée de mon état mental.

— Je voudrais bien savoir ce qui se passe à l'école normale, dis-je inopinément, entre deux bouchées.

Madame Paulin saute de sa chaise, comme piquée au plus gras ; elle achève de retrousser ses manches au-dessus de son coude, essuie le bout de son nez sur son bras et me foudroie de ses prunelles irritées :

— Vous n'allez pas faire la bêtise de demander à être femme de service à l'École normale? En v'là de l'orgueil… Ça vous quittera, ma petite… Parbleu! « attachée » à l'École normale, ça frime, on se gobe… Mais, j'en parle savamment, j'y ai été volée moi : telle que vous me voyez j'ai été pendant dix-huit mois auxiliaire à l'école normale — eh bien, croyez-moi, c'est une sale boîte… Et puis tenez, voulez-vous que je vous dise encore une chose qui m'inquiète pour vous? C'est l'ambition qui vous perdra, na!

Il faut noter que madame Paulin se considère comme « appartenant à l'enseignement » et que, par conséquent, elle a été obligée de prendre parti dans la querelle entre normaliennes et non normaliennes. Elle est contre les normaliennes.

— Ces poseuses-là ne sont bonnes qu'à jeter de la poudre aux yeux. Dame! pour cela, elles s'y entendent.

Et maintenant, grâce à elle, je suis à peu près renseignée : j'ai pu compléter ses histoires par les modèles placés sous mes yeux et (à un certain point de vue) par l'analyse de mon propre cas. Voici donc l'opinion que je me fais.

Les jeunes filles internes à l'école normale mènent une vie incomplète et artificielle. D'abord elles sont trop séparées du dehors, trop éloignées des affections naturelles et du spectacle du monde ; puis, jusqu'à dix-huit et vingt ans, elles s'exilent encore, absorbées par l'idée du brevet supérieur à conquérir, sans autres préoccupations que celles des compositions et des examens ; elles ne prennent même pas assez d'exercice et de récréation. De sorte qu'elles ont peu de santé, des mines graves et ennuyées, des amitiés romanesques pour leurs maîtresses et pour leurs compagnes et que, de plus, elles sont profondément pénétrées de leur propre supériorité.