Ce sont des personnes de serre chaude : leur savoir professionnel même est purement théorique ; elles connaissent les enfants d'après leurs livres, elles apprennent à faire la classe « par principe ».
Les normaliennes sont des demoiselles qui ne savent ni raccommoder, ni enlever une tache, ni mettre le couvert ; jamais elles n'ont touché un balai, un torchon, un fer à repasser ; (l'économie domestique n'existe dans le programme qu'à l'état doctrinal) ; quelle peut être leur conception des rapports entre les divers éléments sociaux?
On prépare ces élues à être tout, excepté de vraies femmes et des mères intelligentes et bonnes. Et ce sont ces demoiselles, névrosées et pédantes, incapables de s'assurer la santé, la gaieté, de se servir elles-mêmes, de participer au travail commun de la cuisine et du nettoyage, — ce sont ces « précieuses » totalement ignorantes des individus, des groupes, des concurrences matérielles, qui se chargent de soigner l'enfance, de former l'intelligence et le cœur des petits enfants, en vue des terribles difficultés de la vie!
Aussi, avec quelle magistrale inconscience, avec quel superbe dévouement propagent-elles l'erreur et le préjugé! Avec quel sublime aveuglement distribuent-elles la pâture uniforme, à tort et à travers! Et il faut avouer que, comme institutrices, elles font de l'effet!
Les autres, simples titulaires de brevet, vaudraient mieux, s'il n'y avait pas cette satanée rivalité qui les oblige à parader aussi et à montrer un savoir livresque égal à celui des normaliennes. Je crois que la générosité femelle est équivalente de part et d'autre, mais les non normaliennes seraient séparées des élèves par un abîme moins grand. Et encore…
Un jour que madame Galant était malade, il est venu une remplaçante qui se donnait « le chic de Normale » ; elle avait un jeu, dans le bureau, en face de nos moutards de cinq ans, on aurait dit d'un professeur en Sorbonne : elle vous clouait les enfants là, bayants, ils ne comprenaient rien ou bien comprenaient de travers, mais quel beau silence!
Allons, est-ce que je n'exagère pas, de parti pris? Ne suis-je pas de mauvaise foi? J'en ai vu une autre remplaçante, une vieille — (comme cela sonne drôlement : une vieille remplaçante!) — celle-là, c'était le vrai type de l'institutrice, la vraie maternelle!
La voilà qui arrive pour la première fois, un matin, à huit heures et demie, n'avait-elle pas raccroché, en chemin, une bande d'enfants, sans les connaître! elle en tenait deux par la main, elle en avait après sa jupe! Une fille sans poitrine, plutôt laide, ayant au moins dix ans d'enseignement, robe noire propre, mais terriblement fatiguée.
Ah! comme elle m'a remuée! comme je l'ai admirée, comme je me suis sentie petite, misérable, et comme je l'ai haïe par jalousie!
Elle entre, du premier instant elle sourit aux enfants, ils lui sourient, elle va d'un côté, de l'autre, elle les agrée, ils l'agréent. Je me disais : si quelqu'un a mérité la dénomination d'institutrice publique, c'est bien celle-là.