Puis, tout debout dans le bureau de la normalienne, elle s'empare de la classe, d'un écarquillement de son humble visage, d'une offre de sa poitrine plate ; et là, aussitôt, elle se donne à ces enfants inconnus. Je souffrais, comme d'un spectacle d'immoralité. On la sentait qui s'usait, se vidait, là prenez : sa substance, sa chaleur… Et les enfants qui vibraient avec elle! Jusqu'à Bonvalot qui allongeait son grand cou, adoucissait son rictus sinistre et semblait déchiffrer des images ravissantes dans ses yeux. Et Adam, et Richard, et Vidal, et Tricot, ceux à tête de singe et ceux à tête de hyène, tous semblaient goûter également cette carcasse pantelante. Irma Guépin et Virginie Popelin oscillaient, fascinées à chaque mouvement de physionomie. La petite Leblanc retrouvait sa mère. Quant à la Souris, à Léon Chéron et quelques autres, on aurait juré qu'ils allaient se lever pour coller leur face en extase sur la face irradiante de cette hystérique de l'enseignement!

Et avec quoi, ce résultat? Je l'ai déjà écrit : il suffit de rien ; quand la circonstance veut que la méthode des écoles maternelles s'adapte juste, on assiste à une germination merveilleuse.

Une branche de lilas a été trouvée par terre. Mon institutrice n'a pas cherché plus loin. Du lilas! Nous allons en apprendre des choses, en nous amusant! Pourvu que la pendule ne marche pas trop vite!

A chaque enfant une feuille et une parcelle de lilas sur la table, devant lui. Et l'institutrice élabore une mixture parfaite : leçon de choses, travail manuel, dessin, morale. Mais, ce qu'on ne peut exprimer, c'est l'éloquence et la poésie maternelles, c'est le don de sortir toute une joie, tout un monde, toute une science, de ses mains, de son visage, de sa voix, de sa poitrine et de s'en ébahir et d'en remercier censément l'auditoire!

Première joie, première découverte : les parcelles de lilas, ces calices minuscules, peuvent se passer dans un fil et faire des guirlandes, des pendants d'oreilles ; il faudra montrer cela à nos petits frères, à nos petites sœurs ; ces bambins voudront s'appliquer pour glisser leur fil, ils serreront les doigts malgré eux, le lilas s'écrasera ; ils feront une si drôle de grimace qu'il faudra attraper leur menotte, l'embrasser et leur apprendre à enfiler délicatement.

Mais nous, les grands, c'est la feuille qui nous occupe ; nous voulons la dessiner et la reproduire en papier. Eh! eh! ce n'est pas facile de dessiner une feuille ; il y a les nervures qui sont les vaisseaux de la plante, par où circule la sève ; la grosse nervure du milieu, les nervures qui partent de celle-ci… Ma foi, nous allons fabriquer une feuille artificielle d'abord. Plions un papier en deux, (tiens! ce milieu sera la grosse nervure!) plions la feuille vivante sur le papier, elle servira de patron ; découpons le papier en suivant le contour vert, (pour découper on rabat le papier, on serre avec les ongles et, au besoin, on humecte du bout de la langue). Bon! et pour les nervures transversales, il suffit de plisser le papier. Mais alors, rien de plus facile à dessiner! La grosse nervure, puis deux lignes courbes, puis intérieurement des lignes obliques pour les nervures principales. Et pour une feuille dont le contour ne serait pas uni, une feuille de marronnier, par exemple, on couperait des dents, comme des marches d'escalier à l'extrémité de chaque nervure plissée. Mais alors nous savons dessiner! Parbleu! avant d'essayer une chose, il importe de bien comprendre.

La piètre narratrice que je fais! L'institutrice ajoutait — je ne sais comment — que le lilas est un arbuste, tandis que le marronnier de la cour est un arbre et que le lilas offre les premières feuilles après l'hiver. Et alors, tout le temps de la démonstration, le printemps était dans la classe, le soleil crépitait à travers les phrases, le peuple des arbres défilait, et des clartés, des haleines bénissantes partaient vers les plantes qu'il faut aimer, vers tout ce qui pousse, vers la croissance chérie de tous les êtres, nos amis!…

Une chétive remplaçante d'école maternelle, vous dis-je!


Ah! l'enseignement, ce que ça vous transforme une femme! Il y a les obligations professionnelles, le règlement, la hiérarchie, il y a surtout le fanatisme, un dévouement spécial, insatiable, qui mange tous les autres sentiments à son profit.