Que de chemin parcouru! Cette lettre de mon oncle ne m'a pas révoltée ; elle m'a seulement donné un tremblement qui dure encore et aussi une lourdeur de sang et de pensée… Ai-je donc rêvé ma résistance? Il y a donc en moi deux personnes : l'une qui refusait, l'autre qui acquiesçait?
Je ne suis pas sûre des paroles de lassitude que j'ai laissé entendre à Mme Paulin ; sans doute elles équivalaient à un consentement.
A moi-même que répondre? je ne peux pas dire que je n'aime pas?…
Mais, à mesure que mon cœur se dénonce, mes remords aussi se précisent. Et je ne peux pourtant pas mentir du jour au lendemain à toutes mes résolutions!
Demain est le dernier jour de classe : il faudrait que cette journée fût bien mauvaise pour que je faillisse à mon devoir qui est de rester au service des enfants!
Oh! rien n'a été omis. Et Mme Paulin à suivi fanatiquement les instructions reçues. L'on a fait combattre par avance mes scrupules si graves, mes scrupules de conscience : « Les gens du peuple ne tiennent pas à vous ; ils ne comprennent pas votre sacrifice. Vous les servirez mieux de loin que de près. Il ne faut pas descendre au niveau des humbles, il faut les élever à soi, etc. »
Vraiment? Eh bien! si, demain, les parents, les enfants me renient, nous verrons…
Mais j'espère bien être empêchée de me rendre chez mon oncle, après demain. Si j'y vais, c'en est fait!… Je le sens à ma faiblesse physique, à ma volonté qui s'égare, à ma mémoire obscurcie… quelle honte! je le sens au trouble qui m'envahit… le trouble de mes premières fiançailles! La créature humaine subit des lois bien ironiques : j'ai beau me répéter qu'une fois déjà j'ai été déçue, bafouée, tant pis! l'aspiration renaît!
Ce sont « les gens d'ici » qui décideront. Demain, j'aurai une attitude qui criera vers tous : « Ne me laissez pas partir! » Et nous verrons!