— Vous avez bien profité de mes leçons, vous en serez récompensés dans toute votre vie…

Je frotte avec rage : Voyons, mademoiselle, ne faut-il pas un fond, au bonheur, pour attacher ses racines? chez ces misérables, est-ce votre prédication qui constituera la base indispensable? est-ce que, dans la société, les bonnes qualités toutes nues — sans assaisonnement de protection de capital etc. — fournissent l'origine du succès? Mademoiselle, est-ce que votre sagesse ne rendra pas plutôt ces déshérités mieux exploitables?

La normalienne continue, fervente, visitée par un rayon de soleil blanchissant, sévèrement belle dans sa chaire :

— Vous souvenez-vous? quand vous êtes arrivés ici, plus petits, vous lanciez de vilains gestes, vous employiez de vilains mots, et vous étiez criards, indolents, turbulents! Regardez comme vous êtes changés!… Au mois d'octobre vous irez à la grande école, on dira tout de suite : oh! oh! ceux-ci viennent de l'école maternelle, ce sont les plus sages…

J'ai beau siffler au-dessus de ma main qui fonctionne, la critique bouillonne quand même : Ah! mademoiselle, pendant l'année écoulée, vous avez beaucoup parlé entre ces murs, mais vous n'avez rien modifié de ce qui règne au dehors. Ah! l'immense ironie : « Soyez sobres, ayez le respect de vous-mêmes et des autres, soyez justes, soyez bons, etc. » — et dehors : les cabarets, les taudis, la bestialité, l'exploitation!… Croyez-vous que votre enseignement changera la production du quartier? Chaque portion de Paris garde sa spécialité : dans le faubourg Saint-Antoine, on fabrique des meubles, dans le Marais, se produit l'article de Paris — il semble que, dans le quartier des Plâtriers, on fait de la misère, des enfants, de la prostitution, de l'alcoolisme.

Les heures passent et — fait singulier — j'oublie la réalité, par longs intervalles : l'échéance de demain sort totalement de ma pensée. Mes enfants, vous ne me laisserez pas partir, moi qui vois si clair, moi qui connais si bien votre intérêt!


Un grand événement cet après-midi.

Une ancienne institutrice vient de se présenter, — qui — vu sa retraite insuffisante — a l'autorisation de parcourir les écoles et de photographier les élèves par groupes.

La vieille qui n'a plus de larynx et s'exprime surtout par hochements de tête, par sourires, par signes, avoue qu'en définitive elle ne gagne rien à ce métier, mais elle conserve la joie « de voir des classes », d'être au courant de l'enseignement ».