Je considère son costume d'institutrice, autrefois noir, son chapeau ravagé, ses gants troués ; je ne sais quelle envie me prend d'aller m'incliner devant cette détresse acharnée à rester « chargée de service ». Aurai-je maintenant l'égoïsme de déserter?
— Mes enfants, annonce la directrice, comme c'est le dernier jour de classe, la dame déposera les photographies chez la concierge de l'école ; la semaine prochaine, chacun pourra en retirer une, moyennant cinquante centimes.
La dame aux gants troués s'empresse de réclamer, en cachette, que l'on veuille bien « en donner quelques-unes gratis, aux plus pauvres ». La dame au corsage reprisé flaire la population de l'école, elle n'a pas peur de ne pas en vendre beaucoup, elle a peur que tout le monde n'en ait pas.
En place pour le premier groupe, dans la cour, à l'opposé du marronnier et des cabinets ; les élèves de la grande classe par étages : une rangée d'enfants accroupis sur les cailloux, ceux de la seconde rangée assis sur des bancs, ceux de la troisième rangée tout debout par terre et ceux de la quatrième rangée debout sur les bancs.
L'ensemble de l'étalage rappelle les exhibitions de ce marché de brocanteurs dénommé « le Marché aux puces ».
La normalienne anémique — selon le devoir de toute bonne institutrice à la fin de l'année scolaire, — fiévreuse, fanatique, s'évertue à maintenir la tranquillité dans les rangées : il ne faudrait pas de flottement et pas de mauvaise tenue.
Et, tout d'abord, mon cœur se serre au spectacle dérisoire de cette jeune fille, usée à vingt ans, chargée d'entraver et d'embellir ce demi-cent de gamins, ce lot débordant de pauvreté, de laideur, de maladie et de vice. On n'en finit pas de les placer convenablement : on a beau masquer des horreurs, il en ressort toujours de nouvelles : c'est Kliner qui tourne sa figure du mauvais côté, du côté assassiné ; c'est Tricot qui remue ses pouces de pieds par les trous de ses chaussures ; c'est la petite Doré qui louche plus que d'habitude, c'est Vidal qui abuse de sa bosse, c'est Bonvalot qui crachote et allonge trop son long cou ; si l'on redresse Virginie Popelin, on exhibe fâcheusement Pluck qui tousse trop pour se tenir droit.
Il faudrait à chaque enfant une mise en lumière à part, devant l'appareil photographique ; de même qu'il faudrait une éducation pour chaque tempérament bien défini et bien situé.
En effet, selon que je me déplace, les mêmes têtes présentent des aspects de dégénérescence répulsive, ou des aspects de croissance normale, touchante. Je médite :
— Certains ingrédients se qualifient de dangereux, étant à la fois remèdes et poisons. De même, nos élèves ont des instincts dangereux.