J'ai vu l'un des Ducret, les yeux hagards, serrant son bec affamé pour toujours : j'ai vu Tricot avec sa tête de vieille femme du bureau de bienfaisance, ses cheveux en chicorée fanée, j'ai vu Richard affreux, simiesque et résigné, cherchant en vain à échanger leur laideur obligeante contre un peu de bienveillance ; j'ai vu Léon Chéron et l'aînée des Leblanc promettre leur sang et leur substance à quelque maître insatiable ; et Louise Guittard, avec sa tête ovine, résignée aux coups, ressemblant au petit mort Gaston Fondant ; et Bonvalot fermé, les tempes farouches, affrontant sa mauvaise destinée, les bras croisés ; et une gamine sans nom, — Marie tout court, — le visage dur, expérimenté, sinistre, et Pantois, l'un des vagabonds, les épaules aplaties, les yeux bas — les ailes coupées!

J'ai vu le sort de ces enfants rendu inévitable par l'école ; ils attendaient ficelés, prêts à être livrés ; leurs vêtements loqueteux, leur chair creuse et tarée attendaient…

Pluck ne toussait plus, parti déjà dans une espèce de sérénité moribonde ; (le médecin a dit que ce n'était pas la peine de l'inscrire à la grande école : octobre est trop loin pour sa frêle poitrine). Et, justement, non loin du groupe, reléguée dans un coin pour tout le temps de la photographie — Berthe Hochard demeurait pétrifiée dans l'éternelle tranquillité. Alors Pluck et Hochard m'ont fait l'effet de deux libérés « ayant fini de souffrir ».

Un frisson m'a saisie : quel tribut devaient encore payer les camarades pour rejoindre les deux arrivés!

— Mes enfants, n'est-ce pas? il ne faut pas que je vous abandonne? Je suis des vôtres!

Et pourtant, machinalement, j'ai avancé les mains pour me garer ; pensez donc! cette immense moisson de larmes, de sang, d'abjection, promise par une école de quartier pauvre!

Imaginez le « futur » dévoilé : au premier regard, on s'enfuirait éperdu d'horreur!… Ces petites têtes, ces petits corps, ces fragilités affamées de douceur, pensez donc cette chétive enfance pantelante, sans rien devant les ronces, les crocs, les griffes de l'avenir!

Mais, si l'on pouvait seulement prévoir approximativement, l'on ne résisterait pas à devenir fou d'épouvante : ça, ça qui vous regarde, cette misère deviendra grande et vivra! ça, ça, ces douces petites lèvres qui éclosent, c'est la matière, le fond, la substance de la misère future! Vous savez bien, les crimes, les suicides, les trafics odieux, toute l'abomination humaine, ça pousse comme autre chose, les voici!

Assez! assez! je ne veux pas que la Souris offre si tendrement sa chair à manger! Assez de sourire, Julia Kasen ; assez, Irma Guépin… ils te tueront!… assez, Léon Chéron, avec ta croix de sagesse!…

J'allais crier, peut-être, heureusement la pose était finie. La normalienne emmenait ses élèves, Madame Galant s'apprêtait à placer les siens.