Oh! sur moi, les yeux de pervenche de Julia Kasen!… Debout!

Je ne me suis plus ralentie avant d'avoir atteint ma rue des Plâtriers ; l'ombre s'accumulait propice aux frôlements audacieux et aux talonnements qui accompagnent : quante j'aime, quante j'aime…

Enfin, je suis arrivée devant l'école, croulante de lassitude et rentrée dans mon bon sens, c'est-à-dire — comme après m'être brisée à lessiver ou à frotter — devenue sage, molle, sans idée, approbatrice.

La photographie de l'après-midi, l'aspect des groupes, les visions de ma course errante, toutes les impressions pénibles s'éloignaient et s'effaçaient. A peine me restait-il un souffle de faculté critique qui achevait de s'épuiser dans un semblant d'ironie et qui allait faire place à la béate acceptation. Je me parlais toute seule, gentiment, arrêtée sur la chaussée :

— Eh bien! oui, c'est l'école et son drapeau national, et ses affiches officielles, et son inscription imperturbable : Liberté–Égalité–Fraternité. C'est le puissant et austère monument, cubique et massif, qui se carre dans le quartier ; le grand Dépôt de Morale!… On a dit : Faites-nous beaucoup d'enfants, apportez encore et encore des enfants ; ici, c'est la fabrique de Bonheur… Pourquoi pas? L'école donne tout le possible… et ils seront toujours bien aussi heureux que leurs parents… leurs parents vivent, après tout… ils les imiteront…

Un fiacre me fit monter sur le trottoir. J'avais un immense besoin de repos physique et de paix morale, j'aspirais avidement à sourire à quelqu'un, à être d'accord, à trouver du bien, rien que du bien. Je souriais à l'école.

— Eh, mais! l'affiche est déjà collée sur la porte : « La rentrée des classes aura lieu le 18 août. » C'est vrai : je suis en vacances!

L'année scolaire était finie, ma tâche était finie, je n'avais plus à me tourmenter. J'éprouvais une satisfaction de peine récompensée, de loisir gagné, je tournais la tête à droite, à gauche, pour jouir tout de suite des vacances. Quant à demain, j'étais soulagée complètement ; les choses s'accordaient je ne sais comment : j'irais demain, chez mon oncle — et cependant je ne déserterais pas.

Toutes les devantures de marchands de vins flamboyaient et toutes les lanternes d'hôtels meublés : le vins-restaurant, le vins-tabac, le vins-crémier, l'épicerie et vins… et l'Hôtel des Passagers, et l'Hôtel de l'Habitude… Dans la rue traînaient encore des odeurs d'absinthe et d'oignon, et déjà des relents de musc ; on ne voyait plus de petits enfants, mais des moyens couraient encore et criaient ; des passants allaient, étranges, imprécis, lents comme des gens en avance ; c'était encore la soirée, pas encore la nuit.

Un bien-être m'envahissait, une douce fermentation : tout se tenait, l'école, les maisons, l'éclairage, l'odeur ; cela formait un milieu ami, où l'on était chez soi, à sa place, dans son quartier.