Les adjointes évitent le plus possible le contact des parents. D'abord, la hiérarchie exige que la directrice seule écoute les réclamations, et puis les adjointes ne veulent pas se commettre avec les femmes du quartier des Plâtriers, ni s'exposer à des invectives ou à l'offre d'un pourboire. Il faut voir la maîtresse « de service » le soir, après quatre heures. Les paniers ont été alignés près de la sortie, par terre. Quand on vient appeler un enfant, il quitte son banc et doit prendre son panier au passage ; mais, le plus souvent, il ne le reconnaît pas, malgré sa mère qui lui indique au travers des barreaux : « Celui-là… non… plus loin… » L'adjointe préside, à deux pas de la balustrade, moi je torchonne au fond du préau, ou même dans une des classes ; l'adjointe appelle de haut :

— Rose, trouvez donc le panier.

A aucun prix, elle ne se mêlerait à la recherche de la mère.

Avec tous les individus que je connais maintenant, ma pensée travaille singulièrement : je peux, à tels enfants, attribuer tels auteurs, par induction, à tels parents, telle existence. Je constate en moi des acquisitions stupéfiantes et des erreurs, des préjugés en déroute, que j'aurais gardés forcément si je n'avais pas touché à la pâte même du peuple.

D'autre part, maintenant que l'école n'est plus un ensemble anonyme, je l'envisage sous un jour nouveau. J'avais commencé par discerner son rôle général, son but selon la théorie ; depuis quelque temps, mon observation devient pratique et je dois dire qu'elle n'est plus optimiste sans réserve. Je crains bien que cette espèce de pressentiment noir dont je suis obsédée pendant mon service ne se rapporte à l'enseignement même. J'entrevois un enchaînement formidable : les parents, les enfants, l'école, la société.

Le souci naît le soir, avec la fatigue, avec la diminution du vacarme scolaire.

Passé cinq heures et demie, le vaste préau prend un aspect morne et vacant de salle publique, avec ses papillons de gaz qui bougent de distance en distance. Les quelques enfants restant, épars sur un banc, sont disposés à sommeiller ou à pleurnicher. Je m'assieds en face d'eux et j'essaie de stimuler la conversation :

— Où demeures-tu, toi? Et toi? et ton papa, qu'est-ce qu'il fait? Es-tu allé sur les chevaux de bois, à la fête?

Une remarque : les enfants, si bavards entre eux, ont peu de mots au service des grandes personnes ; semblablement les paysans ne savent quoi dire aux gens de la ville ; mais n'inférez pas, de là, qu'ils soient taciturnes.