— Eh, mais! je suis là, mon aiguille arrêtée!
Elle s'est accordé la récréation, le luxe de pleurer!
Une voix d'enfant vieille et sentencieuse s'échappe du lit :
— Oui, tes yeux vont se brouiller, tu vas bousiller et tu auras encore « du refusé ».
Je me suis esquivée, en me demandant quel salaire fantastique pouvait toucher celui ou celle qui assumait ce métier terrifiant de refuser de l'ouvrage fait à la veuve Fumet! Je ne l'ai pas dépeinte, elle… parce qu'il faudrait des mots trop livides ; mon sang se retire, je me trouverais mal.
Voilà pourquoi j'ai ri tout à l'heure. Gabrielle Fumet est une élève de Mme Galant et j'évoque cette maîtresse, dans son bureau, grosse, bonne, avec une accentuation posée, pénétrante, des gestes sûrs et réglementaires ; elle dit : Écoutez bien cette histoire : « La chambre de Louise », et son jeu de physionomie friand fait ouvrir les yeux, les becs et les âmes.
« Huit heures sonnent à l'horloge ; Louise va partir à l'école. Elle va chercher son panier dans sa chambre. A la bonne heure ; voilà une chambre dans un ordre parfait. Rien ne traîne sur les meubles. Les chaises sont à leur place. Le petit lit blanc est admirablement fait. On aperçoit des pantoufles bleues dessous. Les effets de nuit sont soigneusement pliés. Tous les jouets sont rangés avec goût dans une armoire. La poupée et le trousseau sont dans un tiroir. C'est que Louise a beaucoup d'ordre et de soin. Jamais elle n'égare son mouchoir ni ses rubans. C'est une grande qualité que l'ordre et tous les enfants devraient ressembler à Louise. Dans une maison, il faut une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. »
Je ris tout haut!… La veuve Fumet, obligée d'attendre pour se coucher que ses enfants soient partis… Ah, ah, ah! Gabrielle toute ratatinée, à qui sa mère doit recommander de ne pas grandir, pour laisser un peu de place ; cette pauvrette moribonde, le cou tendu, le bec ouvert, recevant la pâtée morale de Mme Galant!
Ma maison plonge enfin dans le silence. La femme a dû finir d'accoucher ou de mourir.
Délimitons l'importance des choses. Évidemment, il y a deux parts : l'enseignement des connaissances primaires, inerte, et l'enseignement moral, sensible. Ce n'est pas la géographie ni le calcul plus ou moins justement serinés qui influencent l'enfant pour toute la vie, ce qu'un enfant subit de grave à l'école, c'est la culture des sentiments. Il apprend à vouloir ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec l'instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa propre pousse. Je me représente d'imperceptibles prolongements de nerfs dans l'espace, fouillant, s'allongeant, se retirant à la manière des cornes d'escargot. L'école propose des préférences, des habitudes, des directions à ces invisibles tentacules nerveuses.