Et me voici dans ma chambre. Si seulement j'avais du feu, je serais moins mal pensante ; le bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare, ne me communique pas l'égoïsme digne et accommodant du monde qui a chaud.
Le temps de monter mes six étages, mon dîner était figé ; et je ne m'habitue pas à ces gens à accroche-cœur attablés en bas dans la gargote, ni à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, ni à leurs boulettes de pain.
Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas me coucher ; pour un peu, je sortirais. J'ai peur et j'ai envie… Quel réconfort trouverais-je dehors? Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse aspiration vers une bonté aimante et belle : la rue des Plâtriers, le boulevard de Ménilmontant avec leurs ombres, leurs projections blafardes de débits empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse qui ne vont nulle part et ces formes inquiétantes qui stationnent, et ces coups de sifflet sinistres…
J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte… je voudrais avoir oublié quelque chose à l'école. J'irais… une fois les réverbères allumés, la fonction du quartier c'est la débauche… toute femme jeune passe au milieu de la convoitise et de la concurrence… je ferais quelques pas, je sentirais toutes sortes de menaces autour de moi. Devant la façade assombrie de l'école, je verrais des personnes en train de chercher, de parler, de monter la garde. Juste là, sous le drapeau, et le long des affiches, je retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze heures et à quatre heures lorsque l'on attend la sortie des élèves… à peu près mêmes visages, mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui viennent chercher leur enfant dans la journée, il y en a, je crois, qui reviennent la nuit devant l'école.
Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier qui m'attire dehors… Belle curiosité! c'est plutôt mon intolérable solitude qui me pervertit.
J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune : un enfant que l'on ne viendrait pas retirer le soir et dont je ne retrouverais pas les parents à l'adresse marquée sur la fiche, je l'emmènerais chez moi, je le ferais dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme cela doit être bon d'avoir un enfant à embrasser dans le silence du chez soi, quand, dehors, guette la nuit hostile!
Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté : un bébé de quatre ans, demeurant soi-disant rue des Panoyaux ; l'heure passe, on le reconduit ; à cet endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le petit, paraît-il, a eu comme une intuition terrible : il s'est mis à réclamer sa mère avec cet affolement de l'instinct vers une seule protection, avec cette épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout, autour de lui… ah! mais, de tels cris, par les rues, que n'importe où la mère aurait été, à proximité, elle serait sortie. La femme de service a ramené l'enfant à l'école.
— On aurait dû se douter de quelque chose, dit Madame Paulin. Ce mioche de misère qui, la moitié du temps manquait de pain, ce jour-là, on avait trouvé un énorme gâteau dans son panier… on aurait dû comprendre… Je me rappelle ; on en a coupé une douzaine de parts et même le mioche n'en a pas goûté, tellement il était content de voir bâfrer les autres, de faire le riche…
La directrice l'a mis en garde chez la concierge. On l'a hébergé quatre jours, après avoir informé la mairie, le commissaire. Pendant quatre jours, il a appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant aller chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu d'elle aucune nouvelle. L'Assistance publique est venue retirer de la bouche de l'enfant, ce mot anti-administratif : maman.
Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite pour avoir des enfants ; alors, exclue du mariage, créature dénaturée, je forme des imaginations monstrueuses! Il y en a un petit que je guette : Louis Clairon… sa mère a l'air si fini!