Levé tôt, — six heures sonnaient, — Ferdinand alla vite à sa table. Les phrases s’alignaient si docilement, d’habitude, dans le silence de la maison endormie ! On eût dit que le penchement du Balzac et du Tolstoï rendait propice l’atmosphère du salon.
Tout de suite, il fronça les sourcils ; sa table était « encombrée » : une brosse, un catalogue de magasin, un atlas des enfants. (Il suffisait d’un seul papier fourvoyé pour encombrer sa table, longue d’un mètre quatre-vingts.) Il lui sembla que le fait d’enlever ces objets tuait une éclosion juste prête. Il s’assit, déboucha son encre, se frotta les tempes, supputa malgré lui ce contretemps, au lieu de rassembler strictement sa pensée littéraire. Enfin il se mit à relire les dernières pages écrites, moyen mécanique d’électriser l’esprit. Mais, sacrebleu ! il n’aurait pas dû avoir besoin de ça !
Les phrases de la veille étaient chargées de vibrations, il retrouvait le prolongement de la poussée créatrice, le raccord était fait… Et patatras ! il entendit sa femme qui se levait, à six heures et quart, un dimanche où elle aurait pu rester couchée une partie de la matinée ! un dimanche ! alors qu’en semaine elle ne se levait qu’à six heures et demie !
Seconde fugue de la pensée partie en constatations sur ce désastre : ne pouvoir jamais posséder la tranquillité totale.
Marthe ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher, laissa la porte béante sur le salon, dans le dos de son mari, alla dans la cuisine. Ferdinand bondit pour fermer cette porte, gêné, non pas tant par la fraîcheur du matin, que par l’indiscrétion de l’extérieur.
Retour de Marthe dans la chambre, même négligence, nouveau dérangement de son mari.
« Bon ! le lait sur le feu se sauve, dans la cuisine. Au diable la porte ! »
Marthe vaguait silencieusement dans l’appartement, avec « la raison » de laisser son mari écrire un long moment. Mais, d’autre part, soumise à sa tendance ménagère, elle était agacée aussi pour son compte : c’était la date de nettoyer le salon à fond, elle s’était levée de bonne heure pour cela, il fallait… (D’autant mieux qu’une femme de journée venait pour l’autre gros ouvrage.) Elle attendait que son mari quittât la table de lui-même, elle ne voulait rien dire et admettait qu’il terminât un paragraphe en train, par exemple.
Cependant, au bout d’une heure, une impatience s’exprimait dans son activité : dix fois, elle vint chercher et rapporter des objets à fourbir, soit derrière Ferdinand, soit à droite et à gauche, sur le piano, sur la cheminée, avec des pas mous, perceptibles, excessivement rapides et un grand éventement de jupons, avec une respiration affairée, bruyante.
A mesure, elle se disait :