Et ils en avaient des motifs de la regarder hardiment ! tout le bonheur qui devait lui arriver et dont elle ne se doutait pas ! Ils se flanquaient des coups de coude, ils serraient le bec. Ils en frémissaient par évocation : le roman était bien long à terminer… ils auraient voulu que ce fût tout de suite…

Catherine ayant bu son café, on passa dans le salon. Le parti pris de la traiter avec les égards réservés à une personne du monde était dissimulé par cette simplicité qui semble exclure la possibilité d’un autre procédé.

A l’origine des relations, Catherine s’était défendue avec une espèce d’épouvante d’être reçue, dans les formes, au salon. Ensuite, elle n’avait plus rien dit ; mais, en franchissant le seuil, chaque fois, inévitablement, elle rougissait jusqu’à la racine des cheveux.

Il y avait deux fauteuils : un pour maman, du côté de la bibliothèque, un pour Catherine sous le Dickens. Cette exigence appartenait aux garçons : ils faisaient les honneurs, ils refusaient de laisser prendre une chaise. Eux aussi avaient leur parti pris.

Ferdinand s’assit, tourné vers les deux femmes, un coude sur son bureau. Marthe s’empressait au seul sujet de conversation cher à Catherine :

— Alors il va bien ? Cela fait quinze jours que vous ne l’avez vu.

Peu à peu, Ferdinand revira, jusqu’à être les deux coudes sur la table, le menton dans ses poings.

Les enfants se tenaient tranquilles, dans la plus confortable des positions : le derrière sur le tapis. Ils contemplaient inlassablement le visage de Catherine où passait toute une tragédie. Et puis la voix de Catherine variait jusqu’à être celle d’une croyante à l’église parlant toute seule à une image sainte : un interminable baiser emmenait sa bouche vers l’Inaccessible et, par un phénomène unique, ses yeux timides prenaient enfin la large fixité.

De temps en temps, Georges tendait les lèvres par imitation magnétique ; Albert les serrait tant qu’il pouvait.

— Je suis arrivée par le petit chemin à droite de l’avenue de la gare et qui monte un peu. J’avais des battements de cœur, que je soufflais, comme pour monter un sixième. La porte était ouverte chez la nourrice. J’entre ; il n’était pas là. Je ne suis pas sûre que j’aie dit bonjour. Je sais qu’ils ont ri et qu’ils m’ont dit : « Tenez donc ! il est là-bas avec les autres. » Ça fait comme une place en face chez eux ; après le pavé où passent les carrioles, il y a un coin de l’église, une propriété avec une grille et un espace de terre battue avec de vieux arbres. C’est retiré ; les gamins jouent là sans danger. Il y en avait bien une dizaine, tous en robes. Je traverse, je fouillais déjà dans mon sac de cuir que vous m’avez donné, pour sortir des bonbons. A cause que les gens avaient ri, j’étais comme hésitante sur mes jambes et je ne savais plus si j’étais heureuse. Et me v’là devant eux tous qui jouaient avec un rat qu’on avait tué ; ils le traînaient par une ficelle attachée à une patte, n’est-ce pas ?