— Oui, et surtout la camarade qui me servira de modèle est des plus sympathiques. Autrement, rien de neuf ; ce sera à moi de présenter aux gens un cri extrait de la clameur perpétuelle qui les environne, de telle façon qu’ils se figurent l’entendre pour la première fois.

Madame Griffon entreprenait sa voisine :

— Serait-ce cette pauvre fille que vous aviez surnommée la Maslowa ?

Ferdinand, dont la rêverie vagabondait parfois en pleine polygamie, n’avait pas été sans viser madame Griffon, dans sa notice sur la femme ostensiblement voluptueuse. Blonde mousseuse, très jeune, elle enjolivait d’un rire jamais complètement disparu son minois coquet, du type alsacien délicat.

— Vous êtes bien aimable de ne pas avoir oublié la Maslowa, répondit Marthe, avec gratitude.

Ces dames étaient différentes au point de renoncer à se juger en profondeur, au point de rester satisfaites et d’accord. Marthe se sentait, par contraste, rehaussée dans son intellectualité ; du reste, fort indulgente, elle ne niait pas complètement le mérite des existences fantaisistes. Madame Griffon se savait plus capiteuse et plus digne de l’approbation de la littérature révolutionnaire. Elle percevait que Ferdinand, — au nez large, aux yeux à double fond, avec sa femme parfaite, — devait rendre de furieux hommages aux imperfections du monde.

La jalousie obligatoire entre femmes établies couvait, il est vrai, sous la sincère amitié, mais elle devait s’ignorer de part et d’autre, tant qu’un événement exceptionnel et formidable ne donnerait pas une flagrante supériorité à l’un des deux types d’épouses et par suite à l’une des deux organisations d’existence.

Les relations suivaient les fluctuations du ménage discordant. Les Prestal et les Griffon se recevaient à table au moins deux fois par mois, en temps de paix ; de plus, madame Griffon prodiguait ses visites à l’ouvroir, ou bien montait jacasser rue Saussure, — quelques minutes en passant, — juste de quoi inquiéter son mari.

En temps de guerre, les communications étaient coupées.